Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/517

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flamboiement de Sabaoth que Bernardin de Gigault, marquis de Bellefonds, doyen des maréchaux de France, devant l’Œil de Bœuf. Le père Anselme, augustin déchaussé, généalogiste des maisons souveraines d’Europe, croit à deux divinités : celle du christ et celle du roi. Le Louvre est un peu temple, Versailles l’est tout à fait. Trianon est chapelle, Marly est sanctuaire ; il y a du prêtre dans le courtisan. Le petit lever équivaut à l’angelus. La royauté a un évangéliste, Dangeau. L’étiquette est un dogme. Le cérémonial est un mystère. Il y a un rite pour mettre au roi la chemise. Le roi crache, salutation ; le roi éternue, génuflexion. — Jamicoton ! s’écrie sa majesté. Toute la cour se signe. Un juron du roi est article de foi ; nous ne disons pas un serment. N’approchez de la chambre à coucher qu’avec tremblement. Le gouvernement part de là. Le lit de Louis XIV n’est pas moins auguste que le tombeau de Jésus. Une religion y est couchée. Tous les soirs cette religion disparaît derrière son rideau, et ôte son auréole, c’est-à-dire sa perruque. Cette religion a ses fidèles, ses fanatiques, ses superstitieux. Elle fait des miracles, elle guérit les écrouelles. Elle a des aumôniers à deux fins. Tel évêque, Bossuet par exemple, communie sous les deux espèces, la Vierge Marie et Madame de Montespan ; il a deux tabernacles, le Saint des Saints et l’alcôve du roi. La personne royale dégage de la terreur ; elle est idole. Cette chair a cessé d’être humaine. Si on lui enseigne la chimie, les gaz ont l’honneur de se combiner devant elle. Si elle ne sait pas l’orthographe, il convient de faire des fautes de français. — Le roi est très ignorant, dit Madame de Montchevreuil, c’est pourquoi il faut devant lui tourner les savants en ridicule. Si elle va voir une éclipse, elle prend ses aises et son temps, sachant bien que, au cas où elle manquerait l’heure, les astronomes « feront recommencer l’éclipsé ». Si cette chair est reine d’Espagne, y toucher, fût-ce pour lui sauver la vie, est un crime puni de mort. Si cette chair porte une chemise sale, cette chemise sale fait loi, et devient la couleur Isabelle. Si cette chair est petite et en bas âge, et s’appelle le prince de Galles, le prince des Asturies ou le Dauphin de France, quand elle fait une faute, un autre enfant a le fouet. On ne garde pas le roi ; on garde son corps, on garde sa porte, on garde sa manche. On est dans sa bouche. La métaphore mystique ne saurait aller plus loin. On est dans sa garde-robe ; emploi envié, étant si intime. Les borborygmes royaux sont affaire d’état. La chaise percée de sa majesté est un autel. Le maréchal de Villeroy y aspire l’encens. Chamillard s’y pâme. Ce compartiment de la royauté a un grand prêtre spécial, Fagon, très majestueux. Fagon, riche en renseignements sur la situation, reçoit tous les matins les princes et les seigneurs, depuis le duc de la Trémoille, premier pair de France à la cour, jusqu’au duc d’Uzès, premier pair de France au parlement. Les serviettes sont fleurdelysées ; il est tenu registre des faits, et Fagon