Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/217

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Il nous le faut visible, il nous le faut mangeable ;
Il faut qu’il ait un peu toutes nos passions.
Bons croyants, faisons-nous quelques concessions.
Prenez notre séné, je prends votre rhubarbe. —

Tu dis : — On n’est pas Dieu sans une grande barbe.
Dieu doit être très vieux. Ça met l’homme à genoux.
Un gibet d’autrefois transfiguré par nous
Charme le peuple, et l’âme en aime le mystère ;
La croix de saint André commande à l’Angleterre,
Le gril de saint Laurent produit l’Escurial. —

Tu dis : — L’homme n’a foi qu’à l’immémorial.
Une religion qui veut qu’on croie en elle
Doit être séculaire, antique, solennelle,
Appuyée au monceau des âges révolus. —

Tu dis : — Nous vénérons un culte d’autant plus
Que dans la profondeur de l’histoire il s’éloigne ;
Toute l’autorité du temps passé témoigne ;
Croyons. Voilà mille ans, deux mille ans, trois mille ans
Que ce temple est sacré pour les hommes tremblants ;
C’est ici que le temps vient effeuiller les races,
Et des peuples éteints mêle les sombres traces ;
Il donne pour garants à ces croyances-là
Les générations dont l’âme s’envola.
Vieille religion, donc religion sainte.
De la tradition l’homme approche avec crainte.
C’est vrai, car c’est ancien, et nos pères l’ont cru.
Un autel par l’amas des siècles est accru. —

Donc, c’est en vieillissant que les dogmes se prouvent ;
Au fond du puits des jours les vérités se trouvent ;
Il est bon pour un temple ou bien pour un koran
Que, sur les bords du Tibre ou sous le ciel d’Iran,
Une procession d’ancêtres et de sages
Ait gravi ses degrés ou feuilleté ses pages ;