Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/221

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Tout ce que l’homme croit, dans l’abîme est épars.
La foi nage, le droit flotte, le vrai tournoie ;
On voit les bras levés de l’espoir qui se noie ;
Qu’est-ce que votre Dieu fait pendant ce temps-là ?
Rien. Je me trompe. Il fait Nemrod, Cham, Attila,
Gengiskhan, Tamerlan, Charles-Quint, Bonaparte ;
Il brise Rome, il tue Athène, il détruit Sparte ;
C’est grâce à lui qu’un roi dit : nominor leo ;
S’il donne au monde un saint, vite, il lâche un fléau ;
Il guide les Colombs, mais conduit les Pizarres ;
Il est fantasque ; il fait des actions bizarres
Dont Bossuet prendra note derrière lui.
Son éclipse survient dès que son aube a lui.
Cet astre est un aveugle. Il est contradictoire.
Ce monde est sa défaite autant que sa victoire.
Ce Très-Haut tourne et change. Il est hydre, il est Dieu.
D’une roue insensée il est le noir moyeu.
Il est tantôt Hasard et tantôt Providence.
Toute l’horreur humaine en ce Dieu se condense,
Et vous le façonnez si ressemblant à vous
Que, père, il est vengeur, et, maître, il est jaloux.
Il nous défend le lard tel jour de la semaine ;
Et, si nous en mangeons, l’ange des morts nous mène
Au gouffre où tout est feu, braise, flamme et charbon,
Si bien qu’il a caché l’enfer dans un jambon.
Ce qu’il crée, il le fêle ; et s’il met trop de sable,
Trop d’ombre ou trop de neige, il en est responsable.
Une peste nous vient de lui ; quand un essieu
Casse, c’est Jéhovah qui se détraque, et Dieu
Est sale quand la boue à mon talon s’attache ;
Le mendiant — pourquoi des mendiants ? — le tache ;
Tous les haillons du pauvre, à toute heure, en tout lieu,
L’accusent, et, souillés, infects, pendent à Dieu.
Dieu fait tout. Par-dessus le marché, cette droite
Terrible, formidable, immense, est maladroite.
Pour punir un village, il noie un continent.
Moi, je lui dis son fait, je suis impertinent,