Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/238

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En vois-tu le côté fatal, blessé, puni ?
Le lait coule, et le sang aussi ; l’esprit s’effraie.
Sous la grande mamelle on voit la grande plaie.
Lucine pleure ayant devant elle Atropos.
Hélas ! hélas ! s’il est quelqu’un qui, sans repos,
Crée, engendre et produit, homme, il est quelque chose
Qui sans trêve détruit, dévore et décompose.
Ce fileur ne fait rien que pour ce déchireur.

Les êtres sont épars dans l’indicible horreur.
L’ombre en étouffe plus que le jour n’en anime.
La lumière s’épuise à traverser l’abîme ;
Les rayons dans l’éther s’enfoncent éperdus ;
L’obscurité, vers qui tous les bras sont tendus,
Livide, est toujours là qui fait la nuit, et creuse
Ce trou pour engloutir la clarté généreuse ;
Quoi que fasse l’étoile et l’aube à l’horizon,
Tout n’est qu’une malsaine et nocturne prison ;
Malgré le vaste effort de l’aurore, tout souffre ;
Quelle épaisseur de nuit ne faut-il pas au gouffre
Pour amortir la flèche énorme du soleil ?
Eh bien, vois ! Mars est noir ; Saturne est-il vermeil ?
Les azurs sont brumeux, les planètes sont pâles.
Quant à ton globe à toi, des pleurs, des cris, des râles.
Ta sphère a-t-elle un Dieu ? S’il existe, il dément
Sans cesse la beauté, l’astre, le firmament ;
Que ce Dieu donne un chant aux oiseaux, qu’il revête
Le rossignol de joie et d’amour la fauvette,
Qu’importe s’il les fait guetter par l’épervier !
Soi-même s’abhorrer, soi-même s’envier,
Telle est l’obscure loi de l’être lamentable.
Ton affreux ciel mugit comme un bœuf dans l’étable ;
Quant au genre humain, vois !
                                                  Esclaves et bourreaux,
Vil tas de cendre ayant pour tisons les héros,
Paille éteinte d’un souffle et d’un souffle allumée,