Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/239

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Foule qu’on voit passer et dans de la fumée
Fuir après qu’on l’a vue un instant se mouvoir !
A peine en reste-t-il quelque chose de noir.
Ses chefs n’ont pas de but, ses dieux n’ont pas de norme ;
Rien que pour les nommer, son histoire est difforme ;
Les canons remplaçant les chars armés de faulx,
Des trônes, des bûchers, d’affreux arcs triomphaux,
Des profils de césars équestres sous des porches,
De toutes ces lueurs l’homme faisant des torches,
Un reflux d’ombre après un flux de liberté,
De la haine et du bruit, voilà l’humanité.
La vie est de la nuit, la mort seule est lucide ;
La science aboutit à l’âme suicide ;
Tout ment ; et les esprits se blessent aux scalpels.
Les sens à la raison font d’obscènes appels ;
Sur la chair croît le vice, infâme parasite ;
Le mal tente l’esprit, l’esprit tremblant hésite.
La conscience est là pour régler ces débats ?
Soit. Mais a-t-elle peur ? pourquoi parler si bas ?
Vois ton indignité, dont tu fais ta victoire.
Est-il, bien que le ciel ait aussi sa nuit noire,
Un coin du firmament, d’ombre ou d’azur baigné,
Qui ne jette sur l’homme un regard indigné ?
Est-il une vertu que l’homme dans ses doutes
N’ait flétrie ou niée ? Interroge-les toutes.
Demande au dévouement, au courage, à l’amour,
Ce qu’ils pensent de l’homme, âpre et vil tour à tour.
La justice en a peur quand elle voit sa toge.
Questionne sur lui la sagesse ; interroge
La faiseuse d’ingrats, la mère au sein mordu,
La bonté. Le devoir est un flambeau perdu.
Qui grandit soudain penche, et qui naît périclite.
O vivants, Démocrite aussi bien qu’Héraclite,
Rabelais comme Job, Timon comme Pangloss,
Tout s’écroule en chimère ou se fond en sanglots.

Là, des pôles tombeaux, ici, des déserts mornes