Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/395

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Par l'haleine qui sort de la bouche du gouffre
Ton miroir de l'injuste et du juste est terni,
Et ta balance tremble au vent de l'infini.

Pour te tirer d'affaire étant si misérable,
Devant l'inaccessible et dans l'impénétrable,
Devant l'éblouissant et splendide secret,
Pour être quelque chose et compter, il faudrait
Être saint, être pur, intègre avec l'abîme,
Offrir à l'absolu l'attention sublime,
Et savoir distinguer la véritable voix ;
Il faudrait s'écrier : J'aime, je veux, je crois !
Sur l'énigme en travers de ton destin posée
Ce ne serait pas trop de faire une pesée
Avec toute ta force et toute ta vertu ;
Il ne faudrait pas être inepte, ingrat, têtu ;
Recevoir du bedeau qui sur vos berceaux veille
Une éducation annulante et pareille
À celle qu'aux matous font les tondeurs du quai,
Être un esprit métis, être un lion manqué
Qu'un cuistre abâtardit, qu'un marguillier mâtine ;
Hélas ! il ne faudrait pas être la routine,
Sourde, engrenant, toujours avec le même ennui,
Aujourd'hui dans hier, demain dans aujourd'hui ;
Il ne faudrait pas croire aux empiriques, vivre
Comme le chien, ayant pour grand talent de suivre ;
Te repaître d'exploits, de combats, d'échafauds,
D'esclavages, de verbe obscur, de savoir faux ;
T'en aller digérer bêtement dans ton gîte
Tout ce qu'un sacristain de force t'ingurgite ;
Te plaire dans l'absurde et t'y dénaturer ;
Opprimer l'homme utile, — éclatant, l'abhorrer ;
Et le servir méchant, et l'admirer vulgaire ;
Il ne faudrait pas faire à tes flambeaux la guerre,
Adorer tes bandeaux, tes jougs; haïr tes yeux ;
Être l'adulateur en étant l'envieux ;
Et, lâche, appartenir aux deux puissances viles,