Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome X.djvu/239

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j’avais cela ! J’avais la sainte pauvreté !
Maintenant je vois croître autour de moi, l’été,
l’hiver, sans fin, sans cesse, un luxe énorme, étrange,
fait de plaisir, de pourpre et d’orgueil, --et de fange !
Je n’ai plus rien, je râle, et tout me manque enfin !
Le mépris, c’est le froid ; l’estime, c’est la faim.
Je dois cette indigence à vos tristes manœuvres,
monseigneur.
Elle arrache ses parures.
ô colliers et bracelets, couleuvres !
ô diamants hideux et vils ! Joyaux méchants !
Bijoux traîtres !
Elle les foule aux pieds.
Où donc êtes-vous, fleurs des champs ?
Se retournant vers Gallus.
Mais, direz-vous, avoir ce lourd fermier pour maître
m’eût froissée, et j’aurais eu quelque amant ? Peut-être !
J’eusse pu rencontrer, oui, pourquoi le nier ?
Quelque âpre aventurier des bois, un braconnier,
que sais-je ? Un voleur ! Oui, dans l’antre et dans l’ortie,
un homme commençant, prince, une dynastie,
un bandit, le fusil sur l’épaule, un rôdeur
demandant aux monts noirs, pleins d’ombre et de grandeur,
aux bois, où le soleil dans l’or sanglant se couche,
une épouse, et j’aurais pris cette âme farouche,
et j’aurais laissé prendre à cette âme mon cœur !
Il eût été mon chêne et j’eusse été sa fleur.
Et je vivrais ainsi, pauvre avec l’homme sombre,
habitant le hallier, la fuite, le décombre,
aussi hors de la loi que l’aigle et le vautour,
nue, en haillons, sans gîte… --eh bien ! J’aurais l’amour !
Et j’entendrais peut-être en cette vie amère
une petite voix qui me dirait : ma mère !
Et mon voleur aurait de l’estime pour moi.
Il serait tendre et bon, n’étant pas encor roi,
et nous serions tous deux honnêtes l’un pour l’autre.
Tenez, duc, et voyez quelle soif est la nôtre !