Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome X.djvu/302

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Ils mettaient leur anneau de chevalier romain
Au doigt de ce squelette énorme.

Est-ce qu’il est quelqu’un qui blâme ces héros ?
Ils ont du froid destin tordu les vains barreaux ;
Ils ont fait une brèche aux ombres ;
Maintenant à jamais, triste et des vents battu,
Au bout de la sagesse, au bout de la vertu,
L’homme voit leurs deux spectres sombres.

Oui, Caton a mal fait ; oui, Brutus avait tort ;
Le sage est mal sorti, l’intrépide est mal mort.
Le suicide est une fuite.
Dieu, qui seul a le droit d’éteindre le flambeau,
Quand ces grands essoufflés sont entrés au tombeau,
Ne leur a dit qu’un mot : trop vite.

Braver la destinée en s’en rassasiant,
C’est l’honneur ; le grand homme est le grand patient ;
Attendre est la vertu sévère ;
Sage, attends qu’à l’abri des verts rameaux flottants
La ciguë ait fleuri ; juste, laisse le temps
À l’arbre de croître au calvaire !

Socrate, et non Brutus ! Jésus, et non Caton !
Vous mourrez, vous mourrez. Pourquoi se hâte-t-on ?
Souffrez, enseignez, cœurs fidèles.
Âme, pourquoi t’enfuir avant l’hiver venu,
Et l’apparition de l’azur inconnu,
Et le départ des hirondelles ?

Quoi donc ? As-tu peur d’être oublié, passant noir ?
Crains-tu d’être ignoré du sombre vent du soir,
Et qu’il t’épargne dans ta ville,
Quand, terrible, il viendra balayer vers le nord
La vieille feuille morte et le vieux monde mort ?
Il t’emportera, sois tranquille !