Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XII.djvu/128

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XXV QUAND NOUS QUITTIONS AVRANCHES==



Ami, vous souvient-il? quand nous quittions Avranches,
Un beau soleil couchant rayonnait dans les branches.
Notre roue en passant froissait les buissons verts.
Nous regardions tous trois les cieux, les champs, les mers,
Et l'extase un môment fit nos bouches muettes,
Car elle, vous et moi, nous étions trois poëtes.

Doux instants, où le coeur jusqu'aux bords est rempli.
Puis la route tourna, le terrain fit un pli,
L'océan disparut derrière une chaumière.
Cependant tout encore était plein de lumière;
Le soleil grandissait les ombres des passants,
Et faisant briller l'eau des lointains frémissants
Allumait des miroirs sous les rameaux des saules.
Un pont, fait par César quand il vint dans les Gaules,
Montrait à l'horizon son vieux profil romain.
De beaux enfants, pieds nus, couraient dans le chemin;
Nous semions dans leurs mains toute notre monnaie;
Eux, dépouillant le pré, la broussaille et la haie,
Nous lançaient des bouquets aux riantes couleurs;
Nous leur faisions l'aumône, ils nous jetaient des fleurs.
Nous emportions ainsi, tous, notre douce proie,
Eux, un morceau de pain, et nous un peu de joie.

Bientôt tout se voila du crêpe obscur des soirs.
Nous passions au galop dans les villages noirs.
Des formes s'agitaient sur les vitres rougeâtres;
Des visages pourprés riaient autour des âtres.