Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XII.djvu/62

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Laissant l'heure incomplète et discontinuée;
L'oeil profond des penseurs plongea dans la nuée,
Et l'on vit une main qui retournait le temps.
On comprit qu'on touchait aux solennels instants,
Que tout recommençait, qu'on entrait. dans la phase,
Que le sommet allait descendre sous la base,
Que le nadir allait devenir le zénith,
Que le peuple montait sur le roi qui finit!

Un blême crépuscule apparut sur Sodome,
Promesse menaçante; et le peuple, pauvre homme,
Mendiant dont le vent tordait le vil manteau,
Forçat dans sa galère ou juif dans'son ghetto,
Se leva, suspendit sa plainte monotone,
Et rit, et s'écria: -Voici la grande automne!
La saison vient. C'est mûr. Un signe est dans les cieux.

La Révolution, pressoir prodigieux,
Commença le travail de la vaste récolte,
Et, des coeurs comprimés exprimant la révolte,
Broyant les rois caducs debout depuis Clovis,
Fit son oeuvre suprême et triste, et sous sa vis
Toute l'Europe fut comme une vigne sombre.
Alors, dans le champ vague et livide de l'ombre,
Se répandit, fumant, on ne sait quel flot noir,
O terreur! et l'on vit, sous l'effrayant pressoir,
Naître de la lumière à travers d'affreux voiles,
Et jaillir et couler du sang et des étoiles;
On vit le vieux sapin des trônes ruisseler,
Tandis qu'on entendait tout le passé râler,
Et, le front radieux, la main rouge et fangeuse,
Chanter la Liberté, la grande vendangeuse.
Jours du peuple cyclope et de l'esprit titan!
Vie et trépas tournant le même cabestan!
Temps splendide et fatal, qui mêle en sa fournaise
Au cri d'un Josaphat l'hymne d'une Genèse!