Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XII.djvu/71

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De même que les cils séparent deux paupières,
Ces arbres couvrant l'eau qui courait dans les pierres
Séparaient les deux plans inclinés du vallon.
Or, comme le semeur attaque l'aquilon,
Nous nous heurtions, français contre anglais. Les mitrailles
Pleuvaient, et l'on voyait des crânes, des entrailles,
Des ventres entr'ouverts ainsi qu'un fruit vermeil,
Et, sur l'immense mort sanglante, le soléil.
Le sabre, le canon, l'espingole; la pique,
C'est tout simple, on s'y fait; mais avoir le tropique
Sur sa tête, c'est trop. Nous avions soif. Le fer
Et le plomb, c'est la mort; mais la soif, c'est l'enfer.
Le soleil, la sueur, la soif, oh! quelle rage!
Nous n'en faisions pas moins notre implacable ouvrage,
Et l'on se massacrait éperdûment. Partout
Des cadavres, mêlés aux combattants debout,
Gisaient, indifférents déjà comme des marbres.
Tout à coup j'aperçus le ruisseau sous les arbres.
Un espagnol le vit et cria: caramba!
Je descendis vers l'eau, qu'un anglais enjamba;
Un français accourut, puis deux, puis trois, puis quatre;
On se mit à genoux, on cessa de se battre,
Quitte à recommencer; les blessés, à pas lents,
Se traînaient; on trinqua dans les casques sanglants.
-A votre santé! dis-je. Ils dirent: A la vôtre! -
Et c'est ainsi qu'on vint boire un peu l'un chez l'autre.

La bataille reprit, sans trêve cette fois,
Affreuse; et nous songions, nous, en pensant aux rois,
Aux empereurs, à tous ces sombres téméraires,
Qu'ils font des ennemis, mais que Dieu fait des frères.