Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XIII.djvu/368

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XXIV LE POËTE PREND LA PAROLE



J'ai pour muse, en ce monde où souffle un vent terrible
Sur l'homme et le destin, sur la graine et le crible,
 
Et sur les insensés livrés aux furieux,
Une sombre déesse au regard sérieux
Qui, lueur traversant l'ombre visionnaire,
Rôde dans la nuée, et, comme le'tonnerre,
Sent on ne sait quel noir besoin de châtier.
Car elle est juste. Eh quoi! voici le bénitier:
La bénédiction monstrueuse y surnage;
Voici le vrai, le faux, changeant de personnage,
Le mal joyeux; voici les pires qui sont rois,
Les démons sur le trône et les dieux sur la croix,
Voici le Te Deum valet de la bataille;
Voici le meurtre absous s'il est de haute taille
Et devenant vertu par son énormité;
Voici l'épouvantable et double nudité
Grelottant sous le chaume ou riant dans l'orgie;
Voici la plaie au flanc de la terre élargie,
L'exil, le deuil, les pleurs, les héros, les bouchers,
Et sur les paradis des reflets de bûchers;
Voici la sacristie et voilà la mosquée;
Voilà dans la forêt la vérité traquée
Que mordent.tous ces chiens hurlants, les appétits;
Voici'tout le fardeau du mal sur les petits,
Voici partout l'atroce engendré par l'immonde,
Et vous vous étonnez qu'en haut une voix gronde,
Et que parfois dans l'ombre on voie au fond des cieux
Un pâle éclair sortir d'un vers mystérieux!

26 août 1874.