Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XIV.djvu/324

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XXIII Ce que j’ai sous les yeux


27 septembre 1869.

Ce que j’ai sous les yeux et quel est ce pays,
Jugez-en :

Des terrains par la vase envahis,
Des saules, des carrés de chanvre, des passages
De voiles couleurs d’ocre au fond des paysages,
Des chariots, à foin peints, sculptés et dorés,
Des bois, et la senteur immense des grands prés ;
Des essaims que la nuit même ne fait pas taire ;
Des canaux à plein bord coulant à fleur de terre ;
De frais enfants à qui l’on jette des gros sous
Des massifs d’arbres verts ; l’eau s’enfonce dessous.
Le jonc fléchit, l’amarre ondule, le jonc plie,
Et la nature est molle à ce point qu’on oublie
Utrecht et ses tocsins, Ruyter et ses combats,
Et Delft ensanglantée, et qu’Amsterdam là-bas
Montre au pâle Océan ce que c’est que Venise.
La charrue est si près du mât qu’on fraternise ;
L’aviron parle au soc et lui dit : Travaillons.
L’heure en prenant son vol rit dans les carillons ;
Chaque beffroi secoue une grappe de cloches ;
D’instant en instant passe, avec ses larges poches,
Un vieux coche d’osier sous sa coiffe de cuir ;
De grands oiseaux de lacs et d’étangs qu’on voit fuir,
Ont les plumes du bout’ des ailes espacées,
Et l’on dirait des mains ouvertes et dressées.