Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XIV.djvu/62

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XXI LE MAL DU PAYS


On rôde ; on a la mer immense pour prison ;
On n’a plus l’avenir, mais on a l’horizon ;
On médite ; on attend qüe l’océan s’en aille.
La mémoire, bourreau, vous tient dans sa tenaille.
Je cherche ce Paris perdu, que je défends ;
Où donc est le jardin où jouaient mes enfants
Lorsqu’ils étaient petits et lorsque j’étais jeune ?
J’entends leurs fraîches voix crier : Père, on déjeune !
Où donc es-tu, foyer où je me réchauffais ?
Les arbres étrangers, hélas ! ne sont pas faits
Comme ceux du pays natal ; l’ombre où l’on erre
Est noire et par degrés vous fait visionnaire ;
Comme on avait raison de tâcher de mourir !
L’azur indifférent vous regarde souffrir ;
C’est survous qüe cette eau goutte à goutte distille
Son fiel, et c’est à vous que l’écume est hostile ;
Les flots autour de vous sont comme. des archers ;
On se sent vaguement haï par les rochers ;
L’herbe est froide, l’épine est mêlée à la mousse ;
Quoi ! j’ai cru la nature hospitalière et douce !
J’ai cru les bois calmants ! Comme je m’aveuglais !
On se dit par moments : la foudre parle anglais.