Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome II.djvu/237

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d’Alger, en sa qualité de chef de la nation des Maures blancs. Ce qui était certain, c’est que la Esmeralda était venue en France très jeune encore par la Hongrie. De tous ces pays, la jeune fille avait rapporté des lambeaux de jargons bizarres, des chants et des idées étrangères, qui faisaient de son langage quelque chose d’aussi bigarré que son costume moitié parisien, moitié africain. Du reste, le peuple des quartiers qu’elle fréquentait l’aimait pour sa gaieté, pour sa gentillesse, pour ses vives allures, pour ses danses et pour ses chansons. Dans toute la ville, elle ne se croyait haïe que de deux personnes, dont elle parlait souvent avec effroi : la sachette de la Tour-Roland, une vilaine recluse qui avait on ne sait quelle rancune aux égyptiennes, et qui maudissait la pauvre danseuse chaque fois qu’elle passait devant sa lucarne ; et un prêtre qui ne la rencontrait jamais sans lui jeter des regards et des paroles qui lui faisaient peur. Cette dernière circonstance troubla fort l’archidiacre, sans que Gringoire fît grande attention à ce trouble ; tant il avait suffi de deux mois pour faire oublier à l’insouciant poëte les détails singuliers de cette soirée où il avait fait la rencontre de l’égyptienne, et la présence de l’archidiacre dans tout cela. Au demeurant, la petite danseuse ne craignait rien ; elle ne disait pas la bonne aventure, ce qui la mettait à l’abri de ces procès de magie si fréquemment intentés aux bohémiennes. Et puis, Gringoire lui tenait lieu de frère, sinon de mari. Après tout, le philosophe supportait très patiemment cette espèce de mariage platonique. C’était toujours un gîte et du pain. Chaque matin, il partait de la truanderie, le plus souvent avec l’égyptienne, il l’aidait à faire dans les carrefours sa récolte de targes et de petits-blancs ; chaque soir il rentrait avec elle sous le même toit, la laissait se verrouiller dans sa logette, et s’endormait du sommeil du juste. Existence fort douce, à tout prendre, disait-il, et fort propice à la rêverie. Et puis, en son âme et conscience, le philosophe n’était pas très sûr d’être éperdument amoureux de la bohémienne. Il aimait presque autant la chèvre. C’était une charmante bête, douce, intelligente, spirituelle, une chèvre savante. Rien de plus commun au moyen-âge que ces animaux savants dont on s’émerveillait fort et qui menaient fréquemment leurs instructeurs au fagot. Pourtant les sorcelleries de la chèvre aux pattes dorées étaient de bien innocentes malices. Gringoire les expliqua à l’archidiacre que ces détails paraissaient vivement intéresser. Il suffisait, dans la plupart des cas, de présenter le tambourin à la chèvre de telle ou telle façon pour obtenir d’elle la momerie qu’on souhaitait. Elle avait été dressée à cela par la bohémienne, qui avait à ces finesses un talent si rare qu’il lui avait suffi de deux mois pour enseigner à la chèvre à écrire avec des lettres mobiles le mot Phœbus.

Phœbus ! dit le prêtre ; pourquoi Phœbus ?

— Je ne sais, répondit Gringoire. C’est peut-être un mot qu’elle croit