Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome III.djvu/345

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reconnu et tâté, pour ainsi dire, des plateaux sous-marins grands comme l’Europe ; on distingue confusément d’effroyables amphithéâtres de gradins descendants ; le plus bas qu’on ait mesuré, vers le cinquantième degré de latitude, plonge à trente mille pieds sous l’eau.

Tel est ce gouffre, énorme convulsion. Il est le puits des ouragans. Il est le lieu du déchaînement ; un orage, toujours rugissant, l’obsède et secoue aux quatre vents sa crinière d’éclairs, et ne s’arrête sur un point que pour recommencer sur l’autre. Après la mousson, le typhon ; après le typhon, le cyclone ; la trombe passe tordant, une pointe sur l’autre, son double cône à la fois élargi sur les flots et évasé dans les nuées ; on dirait l’X formidable de l’Inconnu, subitement pris de folie et tournoyant dans l’immensité.

Maintenant, au fond de cette agitation sans trêve et de ce bouleversement forcené, qu’y a-t-il ? l’immobilité.

L’immobilité sourde, aveugle, impénétrable, terrible. Ce tumulte a pour dessous, quoi ? le silence. Une sorte de paix épouvantable sert de base à la tempête. Ceci est le secret de l’abîme.

Oui, ce farouche orage perpétuel est superposé à une tombe ; tombe démesurée, muette, ténébreuse ; et qu’y a-t-il dans cette tombe ? la vie.

Écoutez. Voici ce que c’est que le fond de la mer : Au-dessous de cette surface d’ondes que déchirent sans l’entamer toutes les proues de l’homme, proues tellement innombrables que le seul commerce de l’Europe et de l’Amérique entrecroise sur une seule ligne de navigation dix-sept mille navires ; au-dessous de la houle où voguent au hasard les goémons, les varechs, les conferves, les grandes herbes couvertes de puces d’eau, les fucus nageants, praderias del mar, comme disait Colomb, et les arborescences aux longues nervures nues, et ces paquets d’algues qu’on rencontre parmi les vagues dans les solitudes et qui ressemblent à des rouleaux de cordes dénouées ; au-dessous de la couche où se forment les crustacés et les coquillages, actinies, astéries radiées, doris, porcelaines, agatines, volutes, cyclostomes, crabes à cuirasse de bronze, poings-clos sanglants, homards, langoustes, poursuivis par le devil-fish, le monstre aux huit cents ventouses ; au-dessous de la couche où tremblent et resplendissent les phosphores, néréides, cyclidies, mammaria, vers polygastriques, insectes lumineux, pierreries des flots ; au-dessous de la région déjà moins distincte où rôdent les nautiles, les jantines, les cyanées bleues, les globigérinées, les rhizopodes, les méduses ; au-dessous de toutes ces zones tourmentées et fauves, la mer s’apaise solennellement et, peu à peu, se