Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome III.djvu/360

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sont terrifiants. La différence d’un dix-millième d’excentricité suffit pour retarder d’un siècle l’apparition d’une comète.

D’où viennent ces astres ? Où retournent-ils ? Ils accourent, effarent le ciel, et prennent la fuite. Le trou qu’ils font dans l’azur se bouche, et tout est dit. Quelle occlusion ! L’ardente curiosité de l’esprit se précipite. On n’entre pas, dit la Nuit. La pensée voudrait en vain poursuivre ces visions échevelées, ces sidérales faces de fantômes, ces effrayantes flammes évadées. L’épaississement obscur redouble derrière les phénomènes aussitôt disparus qu’apparus. O fermeture des portes sombres à peine entrouvertes !

La stupeur de la science devant les comètes atteint à la poésie. Quelle est la fonction de ces astres erratiques ? Sont-ils chargés de relier les univers entre eux ? Et est-ce comme des anneaux allongés rattachant les uns aux autres les anneaux circulaires, que leurs courbes prodigieuses entrent dans les nôtres ? Dans ce cas, l’orbite d’une comète (il faut bien se résigner à ces images énormes) agirait sur les systèmes solaires comme la courroie de l’arbre de transmission d’une machine à vapeur.

L’immanent, le sans fond et le sans borne, tous les points de l’infini dilatés eux-mêmes en autant d’infinis, l’enfoncement possible de la pensée dans tous les sens au delà de tout, le lieu et la chose s’enchaînant et se renouvelant à jamais dans le visible et dans l’invisible, l’éther sans fin, l’espace du prodige. Et dans cette immensité, figurez-vous ce réseau : des orbites de soleils reliées par des ellipses de comètes ; les comètes jetées comme des amarres d’une nébuleuse à l’autre. Ajoutez les vitesses et les flamboiements, des astres faisant des courses de tonnerres. Abîmes, abîmes, abîmes. C’est là le monde.


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Et maintenant, que voulez-vous que je fasse ? Cette énormité est là. Ce précipice de prodiges est là. Et ignorant, j’y tombe, et savant, je m’y écroule. Oui, savant, j’entrevois l’incompréhensible ; ignorant, je le sens, ce qui est plus formidable encore. Il ne faut pas s’imaginer que l’infini puisse peser sur le cerveau de l’homme sans s’y imprimer. Entre le croyant et l’athée, il n’y a pas d’autre différence que celle de l’impression en relief à l’impression en creux. L’athée croit plus qu’il ne pense. Nier est, au fond, une forme irritée de l’affirmation. La brèche prouve le mur.