Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome III.djvu/391

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


plus vous agrandissez la responsabilité ultérieure. Plus vous donnez de choses à faire à la vie, plus vous laissez de choses à faire à la tombe. L’esclave est irresponsable ; à la rigueur il pourrait mourir tout entier ; la mort n’aurait rien à lui dire. Le citoyen, lui, est de toute nécessité immortel ; il faut qu’il réponde. Il a été libre, il a un compte à rendre. Ceci est l’origine divine de la liberté. Pour que l’homme soit responsable ailleurs, il faut qu’il ait été libre ici-bas. Le sépulcre n’est pas béant pour rien. L’attente du tombeau implique la liberté de l’homme. La liberté humaine n’est pas seulement un fait terrestre, c’est un fait d’ordre universel. Celui qui attente à la liberté de l’homme attente à l’autorité de Dieu. Dieu tient l’autre extrémité de cette créature à laquelle il a donné le libre arbitre pour qu’elle en use devant la terre et pour qu’elle en réponde devant lui. Être souverain de soi-même, c’est n’appartenir qu’à Dieu, qui est l’idéal vivant. Cette possession de Dieu par l’homme s’appelle liberté ; et, conclusion magnifique, la splendeur de la déclaration des droits de l’Homme, c’est qu’elle est la promulgation des droits de l’Âme.

O sommet ! ô arrivée de la philosophie sur les hauteurs ! ô sublime identité de la liberté et de la foi !


La question des âmes latentes, que nous n’abordons pas ici, loin d’ébranler en quoi que ce soit ce que nous venons de dire, s’y rattache de toutes parts par son mystère même, et en est, en quelque sorte, l’arrière-plan énorme.

Cette énigme des âmes latentes, posée par une certaine philosophie depuis des milliers d’années, cette vision étrange qui a effaré Pythagore, Théophraste, Columelle, Pline, La Quintinie, Thomas d’Aquin, Malpighi, Gomésius Pereira, Dupont de Nemours, l’observateur des bêtes, Redi, le scrutateur des plantes, et jusqu’au bizarre père Bougeant et jusqu’à Leibnitz, cette présence possible d’on ne sait quelle conscience murée dans la matière et momentanément captive, pour des raisons ignorées, dans des formes inférieures, cette question redoutable crée, en dehors des habitudes de la foule, pour les intelligences délicates qui la soupçonnent ou pour les puissants esprits qui la sondent, toute une religion de devoirs singuliers et qui semblent extra-humains, mais qui tous résultent de la formule : « La quantité de droit a pour mesure la quantité de vie », et, par conséquent, confirme la loi indiquée plus haut. Ménager la nature, épargner la chose, cela devient le geste même de la sagesse ;