Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome III.djvu/413

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


anchement, qu’elle ne voie que la chose immédiate et humaine, qu’elle n’ait qu’un œil, l’œil terrestre, et qu’elle se crève l’œil divin. La vraie science et la vraie philosophie tiennent compte du phénomène tout entier. Il serait étrange que la prunelle de l’esprit se bornât à la terre quand la prunelle de la chair va plus loin. Quoi, je vois l’infini, et je ne l’admettrais pas ! La science, loin d’être un abat-jour, est un élargissement d’horizon. A quelle partie de mon être voudriez-vous que j’ajustasse une philosophie qui serait plus étroite que les religions ? Quoi, le philosophe, ce serait un dos tourné aux étoiles ! Quoi, le prêtre ouvrirait et le philosophe fermerait ! Quoi, le prêtre aurait une clef et le philosophe n’en aurait pas ! non, un penseur n’est pas moins pénétré de foi qu’un évêque. La science est sacrée. Il y a autant d’azur dans le philosophe que dans le prêtre. La sagesse n’aboutit pas à la suppression de l’espérance. La science retirerait à l’homme l’infini ! La philosophie serait la castration du ciel ! Non ! non ! non ! croire résulte de savoir plus encore que d’ignorer.

Que l’enterrement donc demeure religieux. Devant la sépulture, le côté par lequel la vie est songe apparaît. Pas d’entêtement dans la sécheresse ; pas d’opiniâtreté puérile. Le mort penche.

Prenez garde.

A quoi bon rester dans les pensées de la terre quand la terre s’évanouit ? Pourquoi se cramponner à ce qui nous quitte ? Ne mettez pas le néant vivant trop près de l’escarpement du sépulcre. Nos affaires humaines ont peu de figure en un tel heu. Au moment de la fin, une ouverture inexprimable se fait. Qui que vous soyez qui êtes témoins, recueillez-vous. Soyez vraiment pensifs. Je vous dis que cela est sérieux. Ce mort doit être médité. Qu’on sente que c’est d’un esprit qu’il s’agit, et d’un esprit qui entre là d’où l’on ne sort point. C’est l’instant des questions sombres. Est-ce un esprit lumineux qui va monter et rayonner ? est-ce un esprit reptile qui va tomber ? Assistez-vous à une ascension ? Êtes-vous les spectateurs sans le savoir d’une chute désespérée ? Certes, cette ombre est formidable. Que l’attitude des consciences et le penchement des fronts soit conforme à la transfiguration mystérieuse qui s’accomplit. Une fosse ouverte, c’est l’inconnu béant. Faites silence, et qu’on puisse entendre une âme voler.

Et que ceux qui parleront parlent avec tremblement. L’immanent est là. Que leur voix fasse effort pour accompagner, et, s’il se peut, rassurer dans cette obscurité l’âme partie, et qu’ils l’exhortent, et qu’ils la recommandent. A qui ? à Lui. Qu’ils disent : va, âme ! Qu’ils s’écrient : aie pitié, Toi ! Et, à travers les frémissements du lieu solitaire, sous ces arbres de l’hiver éternel, parmi ces pierres blanches des autres morts qui écoutent peut-être, que le frissonnant appel de l’homme à Dieu entre dans le sépulcre, et qu’on