Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/110

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brouette d’un colporteur qui offrait des chaussures à vendre, se cotisaient, et achetaient quinze paires de souliers qu’ils envoyaient à la Convention pour nos soldats. Les bustes de Franklin, de Rousseau, de Brutus, et il faut ajouter de Marat, abondaient ; au-dessous d’un de ces bustes de Marat, rue Cloche-Perce, était accroché sous verre, dans un cadre de bois noir, un réquisitoire contre Malouet, avec faits à l’appui, et ces deux lignes en marge : « Ces détails m’ont été donnés par la maîtresse de Sylvain Bailly, bonne patriote qui a des bontés pour moi. – Signé : Marat. » Sur la place du Palais-Royal, l’inscription de la fontaine : Quantos effundit in usus ! était cachée par deux grandes toiles peintes à la détrempe, représentant l’une, Cahier de Gerville dénonçant à l’Assemblée nationale le signe de ralliement des « chiffonnistes » d’Arles ; l’autre, Louis XVI ramené de Varennes dans son carrosse royal, et sous ce carrosse une planche liée par des cordes portant à ses deux bouts deux grenadiers, la bayonnette au fusil. Peu de grandes boutiques étaient ouvertes ; des merceries et des bimbeloteries roulantes circulaient traînées par des femmes, éclairées par des chandelles, les suifs fondant sur les marchandises ; des boutiques en plein vent étaient tenues par des ex-religieuses en perruque blonde ; telle ravaudeuse, raccommodant des bas dans une échoppe, était une comtesse ; telle couturière était une marquise ; madame de Boufflers habitait un grenier d’où elle voyait son hôtel. Des crieurs couraient, offrant les « papiers-nouvelles ». On appelait écrouelleux ceux qui cachaient leur menton dans leur cravate. Les chanteurs ambulants pullulaient. La foule huait Pitou, le chansonnier royaliste, vaillant d’ailleurs, car il fut emprisonné vingt-deux fois, et fut traduit devant le tribunal révolutionnaire pour s’être frappé le bas des reins en prononçant le mot civisme ; voyant sa tête en danger, il s’écria : Mais c’est le contraire de ma tête qui est coupable ! ce qui fit rire les juges et le sauva. Ce Pitou raillait la mode des noms grecs et latins ; sa chanson favorite était sur un savetier qu’il appelait Cujus, et dont il appelait la femme Cujusdam. On faisait des rondes de carmagnole ; on ne disait pas le cavalier et la dame, on disait « le citoyen et la citoyenne ». On dansait dans les cloîtres en ruine, avec des lampions sur l’autel, à la voûte deux bâtons en croix portant quatre chandelles, et des tombes sous la danse. On portait des vestes bleu de tyran. On avait des épingles de chemise « au bonnet de la liberté » faites de pierres blanches, bleues et rouges. La rue de Richelieu se nommait rue de la Loi ; le faubourg Saint-Antoine se nommait le faubourg de Gloire ; il y avait sur la place de la Bastille une statue de la Nature. On se montrait certains passants connus, Chatelet, Didier, Nicolas et Garnier-Delaunay, qui veillaient à la porte du menuisier Duplay ; Voullant, qui ne manquait pas un jour de guillotine et suivait les charretées de condamnés, et qui ap-