Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/115

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II
cimourdain.

Cimourdain était une conscience pure, mais sombre. Il avait en lui l’absolu. Il avait été prêtre, ce qui est grave. L’homme peut, comme le ciel, avoir une sérénité noire ; il suffit que quelque chose fasse en lui la nuit. La prêtrise avait fait la nuit dans Cimourdain. Qui a été prêtre l’est.

Ce qui fait la nuit en nous peut laisser en nous les étoiles. Cimourdain était plein de vertus et de vérités, mais qui brillaient dans les ténèbres.

Son histoire était courte à faire. Il avait été curé de village et précepteur dans une grande maison ; puis un petit héritage lui était venu, et il s’était fait libre.

C’était par-dessus tout un opiniâtre. Il se servait de la méditation comme on se sert d’une tenaille ; il ne se croyait le droit de quitter une idée que lorsqu’il était arrivé au bout ; il pensait avec acharnement. Il savait toutes les langues de l’Europe et un peu les autres ; cet homme étudiait sans cesse, ce qui l’aidait à porter sa chasteté ; mais rien de plus dangereux qu’un tel refoulement.

Prêtre, il avait, par orgueil, hasard ou hauteur d’âme, observé ses vœux ; mais il n’avait pu garder sa croyance. La science avait démoli sa foi ; le dogme s’était évanoui en lui. Alors, s’examinant, il s’était senti comme mutilé, et, ne pouvant se défaire prêtre, il avait travaillé à se refaire homme, mais d’une façon austère ; on lui avait ôté la famille, il avait adopté la patrie ; on lui avait refusé une femme, il avait épousé l’humanité. Cette plénitude énorme, au fond, c’est le vide.

Ses parents, paysans, en le faisant prêtre, avaient voulu le faire sortir du peuple ; il était rentré dans le peuple.

Et il y était rentré passionnément. Il regardait les souffrants avec une tendresse redoutable. De prêtre il était devenu philosophe, et de philosophe athlète. Louis XV vivait encore que déjà Cimourdain se sentait vaguement républicain. De quelle république ? De la république de Platon peut-être, et peut-être aussi de la république de Dracon.

Défense lui étant faite d’aimer, il s’était mis à haïr. Il haïssait les mensonges, la monarchie, la théocratie, son habit de prêtre ; il haïssait le présent ; et il appelait à grands cris l’avenir ; il le pressentait, il l’entrevoyait d’avance, il le devinait effrayant et magnifique ; il comprenait, pour le dénoûment de la