Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/270

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— Voilà que ça la reprend ! s’écria la paysanne.

— Il faut que j’aille à la Tourgue. Dites-moi le chemin de la Tourgue.

— Jamais ! dit la paysanne. Pour vous faire tuer, n’est-ce pas ? D’ailleurs, je ne sais pas. Ah çà, vous êtes donc vraiment folle ! Écoutez, pauvre femme, vous avez l’air fatiguée. Voulez-vous vous reposer chez moi ?

— Je ne me repose pas, dit la mère.

— Elle a les pieds tout écorchés, murmura la paysanne.

Michelle Fléchard reprit :

— Puisque je vous dis qu’on m’a volé mes enfants. Une petite fille et deux petits garçons. Je viens du carnichot qui est dans la forêt. On peut parler de moi à Tellmarch-le-Caimand. Et puis à l’homme que j’ai rencontré dans le champ là-bas. C’est le Caimand qui m’a guérie. Il paraît que j’avais quelque chose de cassé. Tout cela, ce sont des choses qui sont arrivées. Il y a encore le sergent Radoub. On peut lui parler. Il dira. Puisque c’est lui qui nous a rencontrés dans un bois. Trois. Je vous dis trois enfants. Même que l’aîné s’appelle René-Jean. Je puis prouver tout cela. L’autre s’appelle Gros-Alain, et l’autre s’appelle Georgette. Mon mari est mort. On l’a tué. Il était métayer à Siscoignard. Vous avez l’air d’une bonne femme. Enseignez-moi mon chemin. Je ne suis pas une folle, je suis une mère. J’ai perdu mes enfants. Je les cherche. Voilà tout. Je ne sais pas au juste d’où je viens. J’ai dormi cette nuit-ci sur de la paille dans une grange. La Tourgue, voilà où je vais. Je ne suis pas une voleuse. Vous voyez bien que je dis la vérité. On devrait m’aider à retrouver mes enfants. Je ne suis pas du pays. J’ai été fusillée, mais je ne sais pas où.

La paysanne hocha la tête et dit :

— Écoutez, la passante. Dans des temps de révolution, il ne faut pas dire des choses qu’on ne comprend pas. Ça peut vous faire arrêter.

— Mais la Tourgue ! cria la mère. Madame, pour l’amour de l’enfant Jésus et de la sainte bonne Vierge du paradis, je vous en prie, madame, je vous en supplie, je vous en conjure, dites-moi par où l’on va pour aller à la Tourgue !

La paysanne se mit en colère.

— Je ne le sais pas ! et je le saurais que je ne le dirais pas ! Ce sont là de mauvais endroits. On ne va pas là.

— J’y vais pourtant, dit la mère.

Et elle se mit en route.

La paysanne la regarda s’éloigner, et grommela :

— Il faut cependant qu’elle mange.

Elle courut après Michelle Fléchard et lui mit une galette de blé noir dans la main.