Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/395

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Le tribunal révolutionnaire occupait au premier étage du palais de justice une salle oblongue dont les fenêtres donnaient sur les cours intérieures. Au fond de la salle, à l’extrémité d’un plancher exhaussé d’un degré qui formait une sorte de préau en avant du tribunal et qui partageait la salle en deux, on apercevait une table rectangulaire, à panneaux pleins, en forme d’autel, élevée elle-même d’une marche au-dessus du plancher, derrière laquelle siégeaient, coiffés d’immenses chapeaux à la Henri IV, empanachés de plumes tricolores, couverts de longs manteaux pareils à des linceuls, un large ruban tricolore au cou, les cinq juges, le président au milieu d’eux. Derrière les juges, sur un banc en bois de chêne à haut dossier disposé en fer à cheval et s’élevant encore d’un degré, on voyait douze hommes accoutrés de longues redingotes ou de carmagnoles, têtes nues, les cheveux en désordre, presque tous sans cravates, quelques-uns sans bas dans leurs souliers ; c’étaient les jurés.

Le banc où ils siégeaient était revêtu d’un coussin de cuir et se prolongeait à droite et à gauche jusqu’à la naissance du plancher qui servait d’estrade au tribunal et autour duquel circulait un couloir communiquant à diverses portes au fond de l’enceinte.

Les deux extrémités du banc des jurés étaient terminées par des compartiments qui restaient habituellement vides, mais qui pouvaient être occupés au besoin par les accusés, les défenseurs, ou les gendarmes.

Au pied du tribunal et en avant, était la table du greffier, et à droite celle de l’accusateur public. Ces deux tables étaient supportées par des griffons peints en bronze. Les griffons étaient alors fort à la mode. La tribune de la Convention était appuyée sur des griffons.

L’accusateur public et le greffier portaient le même costume que les juges.

Deux gendarmes de Paris, dont l’habit était encore l’uniforme du temps de Louis XV, se tenaient debout des deux côtés de l’entrée de l’estrade.

Le reste de la salle, séparé par une barrière de bois à hauteur d’appui, était destiné au peuple. On y voyait beaucoup de femmes.

Les murailles, autrefois fleurdelysées, étaient nues et blanchies à la chaux.

C’est devant ce tribunal que comparut Marie-Antoinette. Elle était vêtue de blanc, et elle avait les cheveux gris. Quelques juges insistèrent pour qu’on la fît asseoir sur une chaise de paille, mais par je ne sais quel reste de respect, on lui donna le fauteuil de cuir du greffier. On la plaça à gauche du tribunal. En tournant la tête, elle pouvait voir par la fenêtre qui était derrière elle les tours bâties par saint Louis[1].


Sur les soixante-seize présidents de la Convention dix-huit ont été guillotinés, trois se sont suicidés, six ont été emprisonnés, huit ont été déportés, vingt-deux ont été mis hors la loi, quatre sont devenus fous. Sur soixante-seize la fatalité en a frappé soixante-et-un.


  1. Environ 1848, d’après l’écriture. (Note de l’éditeur.)