Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/411

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banc en banc les journaux de Prudhomme, de Loustalot, de Camille Desmoulins, de Marat, d’Hébert, d’autres, le journal de Barère, le Point du jour, le journal de Gorsas, le Courrier de Versailles, le journal de Louvet, la Sentinelle, le journal de Tallien, l’Ami des citoyens. La foule voyait Danton se pencher à l’oreille de Bentabole au moment même où il murmurait ce mot qui a porté témoignage contre lui : Je n’avais que deux issues, sauver Louis XVI, ou le perdre. On cherchait du regard Carnot, le dictateur militaire, et Cambon, le dictateur financier ; l’un qui a fait la Grande Armée, l’autre, qui a fait le Grand Livre. On reconnaissait ceux-ci à leur élégance, ceux-là à leur cynisme ; car tous les costumes étaient là, depuis la lévite à double collet de Barbaroux jusqu’à la carmagnole de Chabot aux jambes nues, depuis l’escarpin de Laclos jusqu’aux sabots de Camboulas. Quelques représentants portaient au cou un ruban auquel était suspendue une petite plaque dorée figurant les tables de la loi.

On questionnait son voisin sur Fabre d’Églantine, à peu près sans cravate, allant et venant de la Gironde à la Montagne, avec son gilet à carreaux et son habit à boutons de corne, ayant un œil plus haut que l’autre, ce qui lui donnait l’air habituellement étonné. On se désignait du doigt la haute taille de Barère, le grand col et les favoris de La Source, le grave visage d’Anacharsis Clootz, prussien qui dédaignait la Prusse et adorait la France, le front pensif de Vergniaud, l’illustre profil de Condorcet. Toutes les prunelles se fixaient sur Camille Desmoulins, tout jeune, se promenant au pied de la tribune entre les deux témoins de son mariage, Brissot qui devait mourir par lui et Robespierre par qui il devait mourir. Personne ne faisait attention à l’homme qui devait trancher le nœud énorme, à cet obscur représentant Louchet, dont la destinée était de ne dire qu’un mot, un seul mot : Je demande l’arrestation de Robespierre, et de faire le 9 thermidor.

Cette assemblée péremptoire parlait une langue diffuse. Cette tribune délayait l’absolu. Jamais on ne vit tant de concision dans les actes et tant de prolixité dans les paroles. Les décrets tranchaient, l’éloquence émoussait. Rien d’étrange comme la déclamation dans l’abîme. Coups droits, et phraséologie indécise. Une amplification molle et vague se répand sur tous ces fermes profils d’hommes, et voile d’on ne sait quelle faconde pompeuse les grandes lignes des catastrophes. Le terrorisme était racinien. Des têtes qui allaient être coupées parlaient comme on parle à l’Académie. Couthon haranguait comme Théramène. C’était quelque chose comme la redondance noble des tragédies classiques, une emphase terne, la sauvagerie recourant à l’élégance, toujours l’action directe et jamais le mot propre, des périphrases à travers lesquelles tombait le couteau de la guillotine.

On enguirlandait de périodes la simplicité sinistre de l’échafaud. Un massacre s’appelait « une hécatombe », on ne disait pas tuer, on disait : immoler. On attestait des mânes. Le couperet de Sanson, pris en bonne part, était « le fer vengeur de la loi » et, pris en mauvaise part, « la hache des proscripteurs ». L’espagnol était l’ibère, le savoyard était l’allobroge. Anacharsis Clootz, pour dire : Nous prendrons la Hollande. disait : le batave nous attend avec ses troupeaux nombreux. Saint-Just vantait « la volupté d’une cabane et d’un champ fertile cultivé par vos mains ». Dubois de Crancé s’écriait : « Que Louis périsse, et disons ensuite au peuple : Fais voler nos têtes sur l’échafaud ».