Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/54

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La Vieuville sentit le besoin de redevenir grave.

— Où sommes-nous, pilote ? demanda-t-il.

Le pilote répondit :

— Nous sommes dans la volonté de Dieu.

Un pilote est un maître ; il faut toujours le laisser faire et il faut souvent le laisser dire. D’ailleurs cette espèce d’homme parle peu. La Vieuville s’éloigna.

La Vieuville avait fait une question au pilote, ce fut l’horizon qui répondit.

La mer se découvrit tout à coup.

Les brumes qui traînaient sur les vagues se déchirèrent, tout l’obscur bouleversement des flots s’étala à perte de vue dans un demi-jour crépusculaire, et voici ce qu’on vit.

Le ciel avait comme un couvercle de nuages ; mais les nuages ne touchaient plus la mer ; à l’est apparaissait une blancheur qui était le lever du jour, à l’ouest blêmissait une autre blancheur qui était le coucher de la lune. Ces deux blancheurs faisaient sur l’horizon, vis-à-vis l’une de l’autre, deux bandes étroites de lueur pâle entre la mer sombre et le ciel ténébreux.

Sur ces deux clartés se dessinaient, droites et immobiles, des silhouettes noires.

Au couchant, sur le ciel éclairé par la lune, se découpaient trois hautes roches, debout comme des peulvens celtiques.

Au levant, sur l’horizon pâle du matin, se dressaient huit voiles rangées en ordre et espacées d’une façon redoutable.

Les trois roches étaient un écueil ; les huit voiles étaient une escadre.

On avait derrière soi les Minquiers, un rocher qui avait mauvaise réputation, devant soi la croisière française. À l’ouest l’abîme, à l’est le carnage ; on était entre un naufrage et un combat.

Pour faire face à l’écueil, la corvette avait une coque trouée, un gréement disloqué, une mâture ébranlée dans sa racine ; pour faire face à la bataille, elle avait une artillerie dont vingt et un canons sur trente étaient démontés, et dont les meilleurs canonniers étaient morts.

Le point du jour était très faible, et l’on avait un peu de nuit devant soi. Cette nuit pouvait même durer encore assez longtemps, étant surtout faite par les nuages, qui étaient hauts, épais et profonds, et avaient l’aspect solide d’une voûte.

Le vent qui avait fini par emporter les brumes d’en bas drossait la corvette sur les Minquiers.

Dans l’excès de fatigue et de délabrement où elle était, elle n’obéissait