Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/139

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LA RESSOURCE SUPRÊME.

lui, l’étoilaient de larmes blanches, et le taisaient visible sur ce fond d’obscurité. On eût dit la statue parlante des ténèbres.

Le docteur fit un signe de croix, et éleva la voix pendant que sous ses pieds commençait cette oscillation presque indistincte qui annonce l’instant où une épave va plonger. Il dit :

— Pater noster qui es in cœlis.

Le provençal répéta en français :

— Notre Père qui êtes aux cieux.

L’irlandaise reprit en langue galloise, comprise de la femme basque :

— Ar nathair ata ar neamh.

Le docteur continua :

— Sanctificetur nomen tuum.
— Que votre nom soit sanctifié, dit le provençal.
— Naomhthar hainm, dit l’irlandaise.
— Adveniat regnum tuum, poursuivit le docteur.
— Que votre règne arrive, dit le provençal.
— Tigeadh do rioghaehd, dit l’irlandaise.

Les agenouillés avaient de l’eau jusqu’aux épaules. Le docteur reprit :

— Fiat voluntas tua.
— Que votre volonté soit faite, balbutia le provençal.

Et l’irlandaise et la basquaise jetèrent ce cri :

— Deuntar do thoil ar an Hhalàmb !
— Sicut in cœlo, et in terra, dit le docteur.

Aucune voix ne lui répondit.

Il baissa les yeux. Toutes les têtes étaient sous l’eau. Pas un ne s’était levé.

Ils s’étaient laissé noyer à genoux.

Le docteur prit dans sa main droite la gourde qu’il avait déposée sur le capot, et l’éleva au-dessus de sa tête.

L’épave coulait.

Tout en enfonçant, le docteur murmurait le reste de la prière.

Son buste fut hors de l’eau un moment, puis sa tête, puis il n’y eut plus que son bras tenant la gourde, comme s’il la montrait à l’infini.

Ce bras disparut. La profonde mer n’eut pas plus de pli qu’une tonne d’huile. La neige continuait de tomber.

Quelque chose surnagea, et s’en alla sur le flot dans l’ombre. C’était la gourde goudronnée que son enveloppe d’osier soutenait.