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L'HOMME QUI RIT

d’abord eu pour spécialité les sorciers, ainsi que l’indiquaient ces deux vers gravés sur une pierre fruste au-dessus du guichet :

Sunt arreptitii vexati dæmone multo.
Est energumenus quem dæmon possidet unus[1].

Vers qui fixent la nuance délicate entre le démoniaque et l’énergumène. Au-dessus de cette inscription était clouée à plat contre le mur, signe de haute justice, une échelle de pierre, laquelle avait été de bois jadis, mais changée en pierre par l’enfouissement dans la terre pétrifiante du lieu nommé Aspley-Gowis, près l’abbaye de Woburn.

La prison de Southwark, aujourd’hui démolie, donnait sur deux rues, auxquelles, comme gate, elle avait autrefois servi de communication, et avait deux portes ; sur la grande rue, la porte d’apparat, destinée aux autorités, et, sur la ruette, la porte de souffrance, destinée au reste des vivants. Et aux trépassés aussi ; car lorsqu’il mourait un prisonnier dans la geôle, c’était par là que le cadavre sortait. Une libération comme une autre.

La mort, c’est l’élargissement dans l’infini.

C’est par l’entrée de souffrance que Gwynplaine venait d’être introduit dans la prison.

La ruette, nous l’avons dit, n’était autre chose qu’un petit chemin caillouté, serré entre deux murs se faisant face. Il y a en ce genre à Bruxelles le passage dit : Rue d’une personne. Les deux murs étaient inégaux ; le haut mur était la prison, le mur bas était le cimetière. Ce mur bas, clôture du pourrissoir mortuaire de la geôle, ne dépassait guère la stature d’un homme. Il était percé d’une porte presque vis-à-vis le guichet de la geôle. Les morts n’avaient que la peine de traverser la rue. Il suffisait de longer le mur une vingtaine de pas pour entrer au cimetière. Sur la muraille haute était appliquée une échelle patibulaire ; en face, sur la muraille basse était sculptée une tête de mort. L’un de ces murs n’égayait pas l’autre.

  1. Dans le démoniaque un enfer se démène.
    Avec un simple diable, on n’est qu’énergumène.