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L'HOMME QUI RIT

avait le conseiller de l’oreille, personnage aulique. C’était une ancienne dignité carlovingienne, l’auricularius des vieilles chartes palatines. Celui qui parle bas à l’empereur.

William, baron Cowper, chancelier d’Angleterre, que la reine croyait, parce qu’il était myope comme elle et plus qu’elle, avait rédigé un mémoire commençant ainsi : « Deux oiseaux étaient aux ordres de Salomon, une huppe, la hudbud, qui parlait toutes les langues, et un aigle, le simour-ganka, qui couvrait d’ombre avec ses ailes une caravane de vingt mille hommes. De même, sous une autre forme, la providence », etc. Le lord-chancelier constatait le fait d’un héritier de pairie enlevé et mutilé, puis retrouvé. Il ne blâmait point Jacques II, père de la reine après tout. Il donnait même des raisons. Premièrement : il y a les anciennes maximes monarchiques. E senioratu eripimus. In roturagio cadat. Deuxièmement : le droit royal de mutilation existe. Chamberlayne l’a constaté. Corpora et bona nostrorum subjectorum nostra sunt[1], a dit Jacques Ier, de glorieuse et docte mémoire. Il a été crevé les yeux à des ducs de sang royal pour le bien du royaume. Certains princes, trop voisins du trône, ont été utilement étouffés entre deux matelas, ce qui a passé pour apoplexie. Or, étouffer, c’est plus que mutiler. Le roi de Tunis a arraché les yeux à son père, Muley-Assem, et ses ambassadeurs n’en ont pas moins été reçus par l’empereur. Donc le roi peut ordonner une suppression de membre comme une suppression d’état, etc., c’est légal, etc. Mais une légalité ne détruit pas l’autre : « Si le noyé revient sur l’eau et n’est pas mort, c’est Dieu qui retouche l’action du roi. Si l’héritier se retrouve, que la couronne lui soit rendue. Ainsi il fut fait pour lord Alla, roi de Northumbre, qui lui aussi avait été bateleur. Ainsi il doit être fait pour Gwynplaine, qui lui aussi est roi, c’est-à-dire lord. La bassesse du métier, traversée et subie par force majeure, ne ternit point le blason ; témoin Abdolonyme, qui était roi, et qui fut jardinier ; témoin Joseph, qui était saint, et qui fut menuisier ; témoin Apollon, qui était dieu, et qui fut berger. » Bref, le savant chancelier concluait à la réintégration en tous ses biens et dignités de Fermain, lord Clancharlie, faussement appelé Gwynplaine, « à la seule condition qu’il fut confronté avec le malfaiteur Hardquanonne, et reconnu par ledit ». Et sur ce, le chancelier, garde constitutionnel de la conscience royale, rassurait cette conscience.

Le lord-chancelier rappelait, en post-scriptum, que, au cas où Hardquanonne refuserait de répondre, il devait être appliqué à « la peine forte et dure », auquel cas, pour atteindre la période dite de frodmortell voulue par la charte du roi Adelstan, la confrontation devait avoir lieu le quatrième

  1. « La vie et les membres des sujets dépendent du roi. » (Chamberlayne, 2e partie, chap. IV, p. 76.)