Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/397

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ON CROIT SE SOUVENIR, ON OUBLIE.

On est ce que l’auteur de ce livre a appelé quelque part « l’aveugle ébloui ».

Gwynplaine, resté seul, se mit à marcher à grands pas. Un bouillonnement précède l’explosion.

À travers cette agitation, dans cette impossibilité de se tenir en place, il méditait. Ce bouillonnement était une liquidation. Il faisait l’appel de ses souvenirs. Chose surprenante qu’on ait toujours si bien écouté ce qu’on croit à peine avoir entendu ! la déclaration des naufragés lue par le shériff dans la cave de Southwark lui revenait parfaitement nette et intelligible ; il s’en rappelait chaque mot ; il revoyait dessous toute son enfance.

Brusquement il s’arrêta, les mains derrière le dos, regardant le plafond, le ciel, n’importe, ce qui est en haut.

— Revanche ! dit-il.

Il fut comme celui qui met la tête hors de l’eau. Il lui sembla qu’il voyait tout, le passé, l’avenir, le présent, dans le saisissement d’une clarté subite.

Ah ! cria-t-il, — car il y a des cris au fond de la pensée, — ah ! c’était donc cela ! j’étais lord. Tout se découvre. Ah ! l’on m’a volé, trahi, perdu, déshérité, abandonné, assassiné ! le cadavre de ma destinée a flotté quinze ans sur la mer, et tout à coup il a touché la terre, et il s’est dressé debout et vivant ! Je renais. Je nais ! Je sentais bien sous mes haillons palpiter autre chose qu’un misérable, et quand je me tournais du côté des hommes, je sentais bien qu’ils étaient le troupeau, et que je n’étais pas le chien, mais le berger ! Pasteurs des peuples, conducteurs d’hommes, guides et maîtres, c’est là ce qu’étaient mes pères ; et ce qu’ils étaient, je le suis ! Je suis gentilhomme, et j’ai une épée ; je suis baron, et j’ai un casque ; je suis marquis, et j’ai un panache ; je suis pair, et j’ai une couronne. Ah ! l’on m’avait pris tout cela ! J’étais l’habitant de la lumière, et l’on m’avait fait l’habitant des ténèbres. Ceux qui avaient proscrit le père ont vendu l’enfant. Quand mon père a été mort, ils lui ont retiré de dessous la tête la pierre de l’exil qu’il avait pour oreiller, et ils me l’ont mise au cou, et ils m’ont jeté dans l’égout ! Oh ! ces bandits qui ont torturé mon enfance, oui, ils remuent et se dressent au plus profond de ma mémoire, oui, je les revois. J’ai été le morceau de chair becqueté sur une tombe par une troupe de corbeaux. J’ai saigné et crié sous toutes ces silhouettes horribles. Ah ! c’est donc là qu’on m’avait précipité, sous l’écrasement de ceux qui vont et viennent, sous le trépignement de tous, au-dessous du dernier dessous du genre humain, plus bas que le serf, plus bas que le valet, plus bas que le goujat, plus bas que l’esclave, à l’endroit où le chaos devient le cloaque, au fond de la disparition ! Et c’est de là que je sors ! c’est de là que je remonte ! c’est de là que je ressuscite ! Et me voilà. Revanche !