Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/398

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
380
L'HOMME QUI RIT

Il s’assit, se releva, prit sa tête dans ses mains, se remit à marcher, et ce monologue d’une tempête continua en lui :

— Où suis-je ? sur le sommet ! Où est-ce que je viens m’abattre ? sur la cime ! Ce faîte, la grandeur, ce dôme du monde, la toute-puissance, c’est ma maison. Ce temple en l’air, j’en suis un des dieux ! l’inaccessible, j’y loge. Cette hauteur que je regardais d’en bas, et d’où il tombait tant de rayons que j’en fermais les yeux, cette seigneurie inexpugnable, cette forteresse imprenable des heureux, j’y entre. J’y suis. J’en suis. Ah ! tour de roue définitif ! j’étais en bas, je suis en haut. En haut, à jamais ! me voilà lord, j’aurai un manteau d’écarlate, j’aurai des fleurons sur la tête, j’assisterai au couronnement des rois, ils prêteront serment entre mes mains, je jugerai les ministres et les princes, j’existerai. Des profondeurs où l’on m’avait jeté, je rejaillis jusqu’au zénith. J’ai des palais de ville et de campagne, des hôtels, des jardins, des chasses, des forêts, des carrosses, des millions, je donnerai des fêtes, je ferai des lois, j’aurai le choix des bonheurs et des joies, et le vagabond Gwynplaine, qui n’avait pas le droit de prendre une fleur dans l’herbe, pourra cueillir des astres dans le ciel !

Funèbre rentrée de l’ombre dans une âme. Ainsi s’opérait, en ce Gwynplaine qui avait été un héros, et qui, disons-le, n’avait peut-être pas cessé de l’être, le remplacement de la grandeur morale par la grandeur matérielle. Transition lugubre. Effraction d’une vertu par une troupe de démons qui passe. Surprise faite au côté faible de l’homme. Toutes les choses inférieures qu’on appelle supérieures, les ambitions, les volontés louches de l’instinct, les passions, les convoitises, chassées loin de Gwynplaine par l’assainissement du malheur, reprenaient tumultueusement possession de ce généreux cœur. Et à quoi cela avait-il tenu ? à la trouvaille d’un parchemin dans une épave charriée par la mer. Le viol d’une conscience par un hasard, cela se voit.

Gwynplaine buvait à pleine gorgée l’orgueil, ce qui lui faisait l’âme obscure. Tel est ce vin tragique.

Cet étourdissement l’envahissait ; il faisait plus qu’y consentir, il le savourait. Effet d’une longue soif. Est-on complice de la coupe où l’on perd sa raison ? Il avait toujours vaguement désiré cela. Il regardait sans cesse du côté des grands ; regarder, c’est souhaiter. L’aiglon ne naît pas impunément dans l’aire.

Être lord. Maintenant, à de certains moments, il trouvait cela tout simple.

Peu d’heures s’étaient écoulées, comme le passé d’hier était déjà loin !

Gwynplaine avait rencontre l’embuscade du mieux, ennemi du bien.

Malheur à celui dont on dit : A-t-il du bonheur !

On résiste à l’adversité mieux qu’à la prospérité. On se tire de la mauvaise