Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/401

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ON CROIT SE SOUVENIR, ON OUBLIE.

Et tout en faisant ces constructions dans son esprit, lucide et trouble à la fois, il avait des mouvements de délire, des accablements dans le premier fauteuil venu, des sortes d’assoupissements, des sursauts. Il allait, venait, regardait le plafond, examinait les couronnes, étudiait vaguement les hiéroglyphes du blason, palpait le velours du mur, remuait les chaises, retournait les parchemins, lisait les noms, épelait les titres, Buxton, Homble, Gumdraith, Hunkerville, Clancharlie, comparait les cires des cachets, tàtait les tresses de soie des sceaux royaux, s’approchait de la fenêtre, écoutait le jaillissement de la fontaine, constatait les statues, comptait avec une patience de somnambule les colonnes de marbre, et disait : Cela est.

Et il touchait son habit de satin, et il s’interrogeait :

— Est-ce que c’est moi ? Oui.

Il était en pleine tempête intérieure.

Dans cette tourmente, sentit-il sa défaillance et sa fatigue ? But-il, mangea-t-il, dormit-il ? S’il le fit, ce fut sans le savoir. Dans de certaines situations violentes, les instincts se satisfont comme bon leur semble sans que la pensée s’en mêle. D’ailleurs sa pensée était moins une pensée qu’une fumée. Au moment où le flamboiement noir de l’éruption se dégorge à travers son puits plein de tourbillons, le cratère a-t-il conscience des troupeaux qui paissent l’herbe au pied de sa montagne ?

Les heures passèrent.

L’aube parut et fit le jour. Un rayon blanc pénétra dans la chambre et en même temps entra dans l’esprit de Gwynplaine.

— Et Dea ! lui dit la clarté.