Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/414

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
396
L’HOMME QUI RIT

une impiété de faire violence aux végétables pour leur trouver une ressemblance humaine ou animale. En outre, la fièvre n’étrangle pas. Fausse métaphore. De grâce, faites silence ! souffrez qu’on vous le dise, vous manquez un peu de cette majesté qui caractérise le vrai gentilhomme anglais. Je constate que parmi vous, ceux qui ont des souliers à travers lesquels passent leurs orteils en profitent pour poser leurs pieds sur les épaules des spectateurs qui sont devant eux, ce qui expose les dames à faire la remarque que les semelles se crèvent toujours au point où est la tête des os métatarsiens. Montrez un peu moins vos pieds, et montrez un peu plus vos mains. J’aperçois d’ici des fripons qui plongent leurs griffes ingénieuses dans les goussets de leurs voisins imbéciles. Chers pick-pockets, de la pudeur ! Boxez le prochain, si vous voulez, ne le dévalisez pas. Vous fâcherez moins les gens en leur pochant un œil qu’en leur chipant un sou. Endommagez les nez, soit. Le bourgeois tient à son argent plus qu’à sa beauté. Du reste, agréez mes sympathies. Je n’ai point le pédantisme de blâmer les filous. Le mal existe. Chacun l’endure, et chacun le fait. Nul n’est exempt de la vermine de ses péchés. Je ne parle que de celle-là. N’avons-nous pas tous nos démangeaisons.? Dieu se gratte à l’endroit du diable. Moi-même, j’ai fait des fautes. Plaudite, cives.

Ursus exécuta un long groan qu’il domina par ces paroles finales :

— Mylords et messieurs, je vois que mon discours a eu le bonheur de vous déplaire. Je prends congé de vos huées pour un moment. Maintenant je vais remettre ma tête, et la représentation va commencer.

Il quitta l’accent oratoire pour le ton intime.

— Refermons la triveline. Respirons. J’ai été mielleux. J’ai bien parlé. Je les ai appelés mylords et messieurs. Langage velouté, mais inutile. Que dis-tu de toute cette crapule, Gwynplaine ? Comme on se rend bien compte des maux que l’Angleterre a soufferts depuis quarante ans par l’emportement de ces esprits aigres et malicieux ! Les anciens anglais étaient belliqueux, ceux-ci sont mélancoliques et illuminés, et ils se font gloire de mépriser les lois et de méconnaître l’autorité royale. J’ai fait tout ce que peut faire l’éloquence humaine. Je leur ai prodigué des métonymies gracieuses comme la joue en fleur d’un adolescent. Sont-ils adoucis ? J’en doute. Qu’attendre d’un peuple qui mange si extraordinairement, et qui se bourre de tabac, au point qu’en ce pays les gens de lettres eux-mêmes composent souvent leurs ouvrages avec une pipe à la bouche ! C’est égal, jouons la pièce.

On entendit glisser sur leur tringle les anneaux de la triveline. Le tambourinage des bréhaignes cessa. Ursus décrocha sa chiffonie, exécuta son prélude, dit à demi-voix : « Hein ! Gwynplaine, comme c’est mystérieux ! » puis se bouscula avec le loup.