Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/441

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
423
ÈVE.

Au chevet du lit était fixé un pupitre en argent à tasseaux tournants et à flambeaux fixes sur lequel on pouvait voir un livre ouvert portant au haut des pages ce titre en grosses lettres rouges : Alcoranuss Mahumedis.

Gwynplaine ne percevait aucun de ces détails. La femme, voilà ce qu’il voyait.

Il était à la fois pétrifié et bouleversé ; ce qui s’exclut, mais ce qui existe.

Cette femme, il la reconnaissait.

Elle avait les yeux fermés et le visage tourné vers lui.

C’était la duchesse.

Elle, cet être mystérieux en qui se mélangeaient tous les resplendissements de l’inconnu, celle qui lui avait fait faire tant de songes inavouables, celle qui lui avait écrit une si étrange lettre ! La seule femme au monde dont il pût dire : Elle m’a vu, et elle veut de moi ! Il avait chassé les songes, il avait brûlé la lettre. Il l’avait reléguée, elle, le plus loin qu’il avait pu hors de sa rêverie et de sa mémoire ; il n’y pensait plus ; il l’avait oubliée…

Il la revoyait !

Il la revoyait terrible.

La femme nue, c’est la femme armée.

Il ne respirait plus. Il se sentait soulevé comme dans un nimbe, et poussé. Il regardait. Cette femme devant lui ! Était-ce possible ?

Au théâtre, duchesse. Ici, néréide, naïade, fée. Toujours apparition.

Il essaya de fuir et sentit que cela ne se pouvait pas. Ses regards étaient devenus deux chaînes, et l’attachaient à cette vision.

Était-ce une fille ? Était-ce une vierge ? Les deux. Messaline, présente peut-être dans l’invisible, devait sourire, et Diane devait veiller. Il y avait sur cette beauté la clarté de l’inaccessible. Pas de pureté comparable à cette forme chaste et altière. Certaines neiges qui n’ont jamais été touchées sont reconnaissables. Les blancheurs sacrées de la Yungfrau, cette femme les avait. Ce qui se dégageait de ce front inconscient, de cette vermeille chevelure éparse, de ces cils abaissés, de ces veines bleues vaguement visibles, de ces rondeurs sculpturales des seins, des hanches et des genoux modelant les affleurements roses de la chemise, c’était la divinité d’un sommeil auguste. Cette impudeur se dissolvait en rayonnement. Cette créature était nue avec autant de calme que si elle avait droit au cynisme divin, elle avait la sécurité d’une olympienne qui se sait fille du gouffre, et qui peut dire à l’océan : Père ! et elle s’offrait, inabordable et superbe, à tout ce qui passe, aux regards, aux désirs, aux démences, aux songes, aussi fièrement assoupie sur ce lit de boudoir que Vénus dans l’immensité de l’écume.

Elle s’était endormie la nuit et prolongeait son sommeil au grand jour ; confiance commencée dans les ténèbres et continuée dans la lumière.