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RELIQUAT DE L’HOMME QUI RIT

fon est un homme ; ce monstre est une âme. En dessous il grince et rugit, car jamais l’esclave ne rit. Il ricane. Ce qui rit, c’est le maître. Il y a de la protestation dans le ricanement. Parfois la vengeance est derrière. Or cela vous plaît. Cette menace sourde a juste la quantité de pointe qu’il faut pour chatouiller. Ce bouffon vous hait, et vous le savez, et vous le voulez. S’il ne vous haïssait pas, son adoration aurait moins de saveur. C’est une sorte de sel terrible, qui ôte la fadeur à ce flatteur. Vous tenez à en être abhorré. Vous entendez qu’il soit hypocrite. Aussi est-ce un cœur étrange. Quel Tartuffe qu’un Tartuffe par ordre ! Ce Tartuffe, vous le pénétrez, et vous avez cette volupté acre et bizarre d’être son jouet, sans être sa dupe. Vous êtes son pantin, mais il est le vôtre. Vous vous donnez le plaisir de regarder dans la transparence d’un traître. Quel aquarium qu’une âme !

Ce qu’on y voit vivre, ce qu’on y voit croître, ce qu’on y voit flotter, est effrayant. Cette eau trouble, vous péchez dedans. Ce masque, vous vous voyez à travers. La fureur qui est dessous, vous charme. Si ce monstre vous aimait, vous le chasseriez. Il manquerait à son devoir. Où serait votre triomphe ? Puisqu’il est votre piédestal, il faut qu’il soit votre jaloux. Se faire rehausser par son envieux, plaisir profond. Le miasme devenu encens, c’est exquis. L’avortement de la haine amuse.

Ôtez-lui sa haine, vous vous ôtez votre joie. C’est précisément de sa rage que vous riez surtout, et du vrai rire inextinguible. Être une idole abhorrée, quelle souveraineté ! Un chat humain qu’on a entre les jambes, une adulation alimentée d’exécration latente, l’acceptation par un infirme du mépris jovial sans miséricorde, une bosse qui fait le gros dos, la sombre dignité qui est dans le malheur abdiquant, le ridicule consentant à être risible, le tragique se déclarant comique, l’idée que vous vous faites des inexprimables pensées de cet homme quand il est seul, voilà de quoi vous tenir les côtes ! voilà de quoi faire montrer leurs belles dents à toutes ces jolies femmes de vos plaisirs, qui fixent par le féminin le sens du mot courtisan.

Rire, la bonne chose ! Or, le rire naît toujours d’un contraste, et le plus irrésistible des contrastes, c’est le malheureux singeant la joie et faisant comme Dieu quelque chose de rien. la produisant sans l’avoir, c’est le malade mettant un grelot à sa maladie, c’est le patient de toutes les tortures décomposant son cri en chanson pour vos vices et en hymne à vos gloires, c’est l’agonie voulant plaire.

Voilà, en fait de sensation, la sensation suprême. Toute l’antique hilarité princière, féodale et financière, est là. Le pauvre est le condiment du riche. Rien de plus formidable.

Allons plus loin.

Cela est royal, sans aucun doute, et en même temps, car le philosophe ne s’arrête pas aux rois, cela est humain. (Humain, dans de certains cas, signifie inhumain.)

Ce repoussoir se résout en embellissement. Il existe des ombres illuminantes. Le reflet colorant, quel mystère ! Un grand veut un nain ; une belle veut un magot. Une jeune se complète d’une vieille ; de là, la duègne. Un certain resplendissement de la beauté résulte des difformités juxtaposées. C’est plus que de l’éclat, c’est de