Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/571

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FRAGMENTS.

l’explosion. Une blanche se farde d’une négresse. Qu’elle est laide ! accentue qu’elle est belle ! Lois tristes.

Si la laideur n’existait pas, la beauté existerait moins.

Une infirmité fait valoir une force. Des jovialités ineffables sortent de ce qu’il y a de plus lamentable dans le contraste ; l’obscénité de la chanson se double de la castration du chanteur. Une soif avoisine à propos un assouvissement. Sans ce voisinage, l’assouvissement serait satiété. Tantale accroît Jupiter. Vulcain bancal rend plus léger Mercure ailé. Tous les haillons font ce plaisir à toutes les pourpres.

Une certaine flatterie aux heureux consiste à être horrible. Ce rôle sacrifié, dans les beaux temps monarchiques, le peuple le joue. Il est populace. Comme ces guenilles font bien au dernier plan, au fond ! Bâtissez Versailles avec la chair et le sang de ces affamés, et, le jour de votre fête, pour voir leurs coups de poing autour d’un saucisson, jetez-leur de quoi manger dans la boue. Ceci a son lendemain. On rit jusqu’à ce qu’on tremble. On en rit, jusqu’à ce qu’on en tremble.

La société, tant qu’elle a été monarchique, a été si joyeuse qu’il lui fallait des monstres. De ce besoin d’hilarité résulte, nous venons de le dire, le bouffon de cour, toujours difforme. On cherchait des monstres dans cette populace ; on y trouvait des à-peu-près, qu’on perfectionnait.

Comme nous l’avons expliqué, le désœuvrement, l’oisiveté, la toute-puissance décontenancée à force d’être repue, voulait des hochets. Le bâillement de l’Olympe est une sommation aux misérables. Amusez-nous ! disent les dieux. Il fallait des passe-temps aux maîtres, des souffre-bonheurs ; ce qui est plus lugubre que des souffre-douleurs. Demande d’un côté, offre de l’autre. En haut, une opulence effrénée, en bas une indigence désespérée. L’indigence vendait ses petits à l’opulence.

L’opulence en faisait ce qui lui plaisait.

Page 24. [Un enfant destiné à être un joujou pour les hommes cela a existé. Mais un enfant droit ce n’est pas bien amusant. Un bossu c’est plus gai.]

Voici comment fut confectionné Staviraza, qui eut l’honneur d’être le nain de Jacques IV, roi d’Écosse.

Des artistes en ce genre de sculpture l’avaient acheté âgé d’un an à sa mère mendiante. Ces ciseleurs lui avaient coupé le nez, les lèvres et les oreilles et lui avaient scalpé le crâne. Cela fit une tête de mort, qui chanta plus tard des chansons bachiques. En outre on le mettait la nuit dans une boîte trop étroite où il dormait comme il pouvait, de façon qu’il grandît tortu. Cette croissance comprimée le maintint petit et le fit comique. Le roi Jacques IV le vit, en fut charmé, et voulut l’avoir. Les inventeurs qui avaient acheté l’enfant brut dix ascalius le revendirent terminé cent jacobus d’or. Bonne affaire. Il est vrai qu’ils l’avaient élevé, formé, et nourri. On maria Staviraza à une naine et il en eut des enfants qui malheureusement n’eurent rien d’assez monstrueux pour pouvoir figurer à la cour. On essaya de les sculpter, on s’y prit probablement mal, ils moururent. Staviraza lui-même, que sa torsion dans la boîte avait rendu rachitique, mourut jeune après avoir fait dix ans les délices de la monarchie écossaise.