Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/597

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
579
HISTORIQUE DE L’HOMME QUI RIT

tristé de voir, à l’époque de la publication des Misérables, les relations d’affaires interrompues, car l’amitié était toujours restée intacte. Hetzel s’émut pourtant un beau jour, et, le 28 octobre 1866, il écrivit à Victor Hugo, d’abord pour tenter de redevenir son seul éditeur et surtout pour lui adresser quelques remontrances amicales :

Vous avez fait une mauvaise affaire avec les Misérables, une mauvaise affaire avec les Travailleurs de la mer. Vous avez escompté à 50 pour 100 vos succès. Et vous n’êtes pas assez pressé pour qu’il soit raisonnable de faire plus longtemps de ces sacrifices.

L’édition illustrée des Misérables a produit en deux ans un bénéfice de 368,000 francs. Avec vos deux tiers sur lesdits bénéfices, jugez de ce qu’elle vous eût rapporté. Mais j’ai pour une affaire des amis prêts qui m’offriront le capital nécessaire, si vous voulez me donner le roman qu’on dit que vous faites en attendant 93

J’ai un désespoir quand je pense à l’ensemble de votre œuvre scindée entre Lacroix et moi. Toutes les combinaisons fructueuses et brillantes sont entravées. Si un bon génie pouvait vous inspirer de ne pas la scinder davantage, vous faire percevoir que c’est le capital sacrifié à l’accident que les livres aliénés tout à fait d’un côté et retranchés de l’autre, votre patrimoine général y gagnerait… Votre affaire des Travailleurs de la mer à 30,000 francs le volume après le succès des Misérables a été une affaire d’enfant, permettez-moi de vous le dire…

Hetzel s’excusait de parler à Victor Hugo avec cet abandon et cette franchise un peu maussade, et Victor Hugo n’était pas éloigné de penser qu’Hetzel n’avait pas tort. Mais à l’époque où il aliénait son œuvre par traité, il ne prévoyait pas le succès prodigieux des Misérables et, satisfait des conditions qui lui étaient faites, il s’était engagé à céder à Lacroix le droit d’exploiter les œuvres à venir moyennant des conditions à débattre. Lacroix, enivré par le succès des Misérables, était bien résolu à se plier à toutes les exigences. Victor Hugo était pris dans un engrenage d’où le zèle, la bonne volonté et l’amitié d’Hetzel ne pouvaient le tirer.

Victor Hugo reprenait à Guernesey, le 6 novembre 1866, son roman interrompu à Bruxelles le 6 octobre. Il achevait le livre troisième : L’Enfant dans l’ombre. Au bout de dix-huit jours, son travail était forcément suspendu.

Une préface lui était demandée par Louis Ulbach qui avait eu l’idée d’offrir aux étrangers un guide de Paris, sous le nom de Paris-Guide, à l’occasion de l’Exposition universelle de 1867. Nos plus grands écrivains avaient promis un article. Pas de plus beau frontispice qu’une introduction de Victor Hugo ! Et à partir du 24 novembre la plupart des heures furent consacrées à ce travail inattendu.

Dans les moments de répit, Victor Hugo revenait à son roman simplement pour noter quelques fragments de dialogue ; et comme il ne pouvait guère résister au désir de faire des vers, il ébauchait des scènes de Mangeront-ils, une comédie dont il avait tracé un plan auparavant[1].

Trois mois environ lui suffirent pour achever à la fois cette introduction, qu’il lut à sa famille le 22 février 1867, et le premier acte : la Mort de la sorcière, qu’il lut le 25. Il ne voulut pas laisser de côté sa comédie ; il fit le second acte. Ce qui le conduisit jusqu’au 27 avril.

Le 1er mai seulement, c’est-à-dire après cinq mois d’interruption, il se remettait à son roman et il avait écrit presque en entier les deux premiers livres de la seconde partie : Par ordre du Roi, à la fin de juin ; le 20 du même mois, le drame d’Hernani était repris à Paris à la Comédie-Française, avec un succès éclatant pour l’auteur et ses interprètes ; Delaunay et Mme Favart.

  1. Le 21 décembre 1865.