Page:Hugo Rhin Hetzel tome 1.djvu/27

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Meaux et la Ferté. Le gendarme ne paie aucune contribution, mais il raconte naïvement son histoire. En 1814, à Montmirail, il se battit comme un lion ; il était conscrit. En 1830, aux journées de Juillet, il eut peur et se sauva ; il était gendarme. Cela l’étonne, et cela ne m’étonne pas. Conscrit, il n’avait rien que ses vingt ans, il était brave. Gendarme, il avait femme et enfants, et, ajoutait-il, son cheval à lui ; il était lâche. Le même homme, du reste, mais non la même vie. La vie est un mets qui n’agrée que par la sauce. Rien n’est plus intrépide qu’un forçat. Dans ce monde, ce n’est pas à sa peau que l’on tient, c’est à son habit. Celui qui est tout nu ne tient à rien.

Convenons aussi que les deux époques étaient bien différentes. Ce qui est dans l’air agit sur le soldat comme sur tout homme. L’idée qui souffle le glace ou le réchauffe, lui aussi. En 1830, une révolution soufflait. Il se sentait courbé et terrassé par cette force des idées qui est comme l’âme de la force des choses. Et puis quoi de plus triste et de plus énervant ! se battre pour des ordonnances étranges, pour des ombres qui ont passé dans un cerveau troublé, pour un rêve, une folie, frères contre frères, fantassins contre ouvriers, français contre parisiens ! En 1814, au contraire, le conscrit luttait contre l’étranger, contre l’ennemi, pour des choses claires et simples, pour lui-même, pour tous, pour son père, sa mère et ses sœurs, pour la charrue qu’il venait de quitter, pour le toit de chaume qui fumait là-bas, pour la terre qu’il avait sous les clous de ses souliers, pour la patrie saignante et vivante. En 1830, le soldat ne savait pas pourquoi il se battait. En 1814 il faisait plus que le savoir, il le comprenait ; il faisait plus que le comprendre, il le sentait ; il faisait plus que le sentir, il le voyait.

Trois choses m’ont intéressé à Meaux ; un délicieux petit portail de la renaissance accolé aune vieille église démantelée, à droite en entrant dans la ville ; puis la cathédrale ; puis, derrière la cathédrale, un bon vieux logis de pierre de taille, à demi fortifié, flanqué de grandes tourelles engagées. Il y avait une cour. Je suis entré bravement dans la cour, quoique j’y eusse avisé une vieille femme qui tricotait. Mais la bonne dame m’a laissé faire. J’y voulais