Page:Hugo Rhin Hetzel tome 1.djvu/32

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


heure après, j’étais à Vaux-Champs, et je traversais le fameux champ de bataille. Un moment avant d’y arriver, j’avais rencontré sur la route une charrette bizarrement chargée. Pour attelage, un âne et un cheval. Sur la voiture des casseroles, des chaudrons, de vieux coffres, des chaises de paille, un tas de meubles ; à l’avant, dans une espèce de panier, trois petits enfants presque nus ; à l’arrière, dans un autre panier, des poules. Pour conducteur, un homme en blouse, à pied, portant un enfant sur son dos. À quelques pas, une femme marchant aussi et portant aussi un enfant, mais dans son ventre. Tout ce déménagement se hâtait vers Montmirail, comme si la grande bataille de 1814 allait recommencer. — Oui, me disais-je, on devait rencontrer ici de ces charrettes-là il y a vingt-cinq ans. — Je me suis informé ; ce n’était pas un déménagement, c’était une expatriation. Cela n’allait pas à Montmirail, cela allait en Amérique. Cela ne fuyait pas une bataille, cela fuyait la misère. En deux mots, cher ami, c’était une famille de pauvres paysans alsaciens émigrants, à qui l’on promet des terres dans l’Ohio et qui s’en vont de leur pays sans se douter que Virgile a fait sur eux les plus beaux vers du monde il y a deux mille ans.

Du reste, ces braves gens s’en allaient avec une parfaite insouciance. L’homme refaisait une mèche à son fouet. La femme chantonnait, les enfants jouaient. Les meubles seuls avaient je ne sais quoi de malheureux et de désorienté qui faisait peine. Les poules aussi m’ont paru avoir le sentiment de leur malheur.

Cette indifférence m’a étonné. Je croyais vraiment la patrie plus profondément gravée dans les hommes. Cela leur est donc égal, à ces gens, de ne plus voir les mêmes arbres.

Je les ai suivis quelque temps des yeux. Où allait ce petit groupe cahoté et trébuchant ? Où vais-je moi-même ? La route tourna, ils disparurent. J’entendis encore quelque temps le fouet de l’homme et la chanson de la femme, puis tout s’évanouit.

Quelques minutes après, j’étais dans les glorieuses plaines qui ont vu l’empereur. Le soleil se couchait. Les arbres faisaient de grandes ombres. Les sillons, déjà retra-