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LE TRÉSOR DE BIGOT

C’est pourquoi quand je fus admis à la pratique du notariat, je jurai de me consacrer entièrement, exclusivement à ma profession et de ne pas perdre mon temps et mon argent à la recherche de ce vain trésor. Ma femme ne connaissait pas un seul mot de l’histoire. Personne d’autre ne le savait, car mes aïeux avaient bien jalousement gardé le secret dans la famille. Figurez-vous l’étonnement qui vient de m’envahir quand j’ai appris que ma fille savait tout.

Jules Laroche demanda alors :

— Connaissez-vous, monsieur Morin, l’origine de cette fable de trésor ?

Le vieux notaire se recueillit :

— Dans ma famille, dit-il, on l’a toujours racontée de la façon suivante : Marcel Morin était garde au Château St-Louis pendant les derniers temps du régime français en Nouvelle-France. Il était dans les bonnes grâces de François Bigot et passait pour un de ses plus dévoués serviteurs. Tous les jours, on pouvait le voir au Palais de l’Intendance. Mais Marcel Morin était un honnête homme. Un jour, il s’aperçut que François Bigot était traître à son pays, qu’il volait l’argent du trésor public pour s’enrichir aux dépens du peuple de la Nouvelle-France. Il ne dit rien et continua son service comme par le passé, se promettant bien cependant de déjouer les desseins de Bigot, le jour où il le pourrait. Ce jour vint. C’était pendant le siège de Québec par le général Wolfe. Bigot voyait la fin venir. Il avait dans son Palais de l’Intendance une grosse fortune en or et en diamants. Cette fortune, il décida de la sauver du naufrage. Marcel Morin lui semblait son plus fidèle serviteur. Il le fit venir : « Marcel, dit-il, je te confie ma fortune. Mets-la en lieu sûr. Dans quelques semaines Québec aura succombé. Je retournerai en France. Tu viendras m’y rejoindre avec l’or et les diamants. » Marcel Morin partit. Deux autres gardes du Château St-Louis l’accompagnaient. Ils réussirent à traverser le fleuve en haut de Québec à l’insu des anglais et revinrent sur leurs pas jusqu’à l’endroit où se trouve sis maintenant le village de St-Henri. Ils furent alors attaqués par trois éclaireurs de l’armée anglaise. Les deux compagnons de mon ancêtre furent tués, de même que les trois anglais. Seul, mon aïeul survécut. Il enfouit le trésor dans un endroit inconnu et resta caché dans les bois jusqu’après la prise de Québec. Il garda jalousement son secret ne voulant pas qu’il tombât aux mains de Bigot, le traître. Il le garda encore plus frileusement après la conquête, car il ne voulait pas que l’or de la Nouvelle-France allât enrichir le tyran anglais. Il fit venir sa femme et ses enfants près de lui, se bâtit une maisonnette et y vécut quelques mois jusqu’à ce qu’il mourût presque subitement d’un mal inconnu. Avant sa mort, il essaya de révéler à sa femme le secret du trésor, mais il lui fut impossible de parler. Sa langue était paralysée. Auparavant il n’avait jamais parlé de son secret à âme qui vive. Souvent il disait à sa femme et à ses enfants que le jour où un grand canadien-français se lèverait pour dompter l’anglais, il irait lui porter le trésor de la patrie. Mais son secret mourut avec lui. Cependant non, je me trompe, car il y a les lettres dont Madeleine vous a parlé.

Le vieux notaire se leva et se dirigea vers son coffre-fort.

Il en sortit deux vieux parchemins qui tombaient presque en morceaux.

Jules Laroche prit celui que lui tendait le notaire avec soin et le lut attentivement.

C’est écrit, naturellement, en vieux français, dit-il. Laissez-moi le traduire en français moderne.

Le détective lut alors :

« Je soussigné, Marcel Morin,
ai reçu aujourd’hui du sieur
François Bigot, Intendant Général
de la Nouvelle-France, la somme
de…

À cet endroit l’écriture avait été effacée par le temps. Le détective continua :

… la somme de… en or et en
diamants. Je m’engage à remettre
cette somme au Sieur François
Bigot quand il me la demandera.
xxxxxSigné, Marcel Morin. »
______________(Copie)

S’adressant au notaire, le détective déclara :

— Il fallait en effet que le rusé Bigot eût une confiance illimitée en votre aïeul pour laisser en sa possession un billet aussi compromettant. Mais vous remarquerez, fit le notaire, que la signature de Bigot n’y apparaît pas.

— C’est vrai. Ainsi le papier avait beaucoup moins d’importance aux yeux de Bigot.

Le notaire tendit le second bout de parchemin au détective qui lut :