UNE INGÉNIEUSE CAPTURE
PELLERIN & Cie, imp. édit.IMAGERIE D’ÉPINAL, No 379

Le brick-goélette L’Amphibie armé pour la chasse du phoque et de la baleine, s’est aventuré très-avant dans les hautes régions du Groënland où il a été surpris par un hiver précoce.
Durant la belle saison, très courte sous cette latitude extrême, la mer libre apparaît, tantôt en nappes immenses, tantôt sous l’aspect d’un véritable labyrinthe de chenaux plus ou moins larges contournant les ice-bergs ou montagnes de glace qui ne fondent jamais. L’hiver venu, les chenaux se solidifient faisant corps avec les ice-bergs et ferment ainsi la route aux navires. Quand ces ice-bergs de hauteurs inégales, mais toujours considérables, sont réunies les unes aux autres sur une grande étendue, c’est alors la banquise, ou chaîne de montagnes de glace, infranchissable la plupart du temps. Quant aux grandes étendues de mer, elles forment d’immenses champs de glace.
Le brick L’Amphibie se trouvait bloqué, contre une banquise, à la limite d’un de ces champs de glace.
Le capitaine Finmatois, homme de ressources s’il en fût, avait, dans la prévision de pareil événement coutumière à tout bon marin, dès longtemps pointé sur sa carte tous les cairns connus. On appelle cairns de petites pyramides élevées pour signaler l’existence de dépôts de provisions et de combustible faits soit dans les flancs des ice-bergs, soit à une certaine profondeur dans le sol des îlots dont la mer est semée. Ces dépôts sont opérés pour venir en aide aux navigateurs obligés d’hiverner dans ces régions désolées. Seulement, il arrive que ces dépôts se trouvent pillés, parfois par des équipages mutinés, le plus souvent par les ours blancs dont le flair est développé à l’excès par la grande disette.
Du moment qu’il fallait se résigner à l’hivernage, le capitaine Finmatois, après avoir soigneusement relevé sur sa carte les positions précises de tous les cairns existants à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde, se mit un matin en route pour aller les reconnaître et vérifier leur état. Il emportait un matériel de campement admirablement combiné pour ces sortes d’expéditions : c’était une tente qui, une fois pliée et roulée, formait une façon de valise propre à contenir les provisions. Ce bagage fixé aux épaules par de solides courroies, n’était ni lourd ni encombrant. Le soir même, le capitaine découvrait un premier cairn très apparent sur l’uniforme étendue du champ de glace : il était intact. — En voici déjà un d’assuré, dit Finmatois, en s’asseyant dessus par manière de prise de possession.
Puis il alluma une bonne pipe, ce qui est, de la part des vieux loups de mer, le témoignage de la plus complète satisfaction. Enfin il établit sa tente pour y prendre quelques heures de repos : on ne saurait dire « pour y passer la nuit », les nuits étant, dans ces régions, si peu différentes des jours. Quand il se réveilla, il était à demi gelé. Se trouvant, dans cet état, incapable de replier son bagage, pour se dégourdir les idées d’abord, il alluma sa pipe (et bien lui en prit, comme vous allez voir) ; puis, afin de rendre quelque souplesse à ses membres raidis, il fit un temps de trot sur le champ de glace.
Tout-à-coup, il se rencontra nez à museau avec un ours blanc qui l’attendait, blotti derrière un amas de neige. Finmatois avait encore plus de présence d’esprit que l’ours d’appétit, ce qui n’est pas peu dire : il aspira une énorme bouffée de tabac qu’il envoya au nez de l’animal, et, faisant aussitôt volte-face, il s’élança au grand galop dans la direction de sa tente. L’ours prêt à bondir, s’était arrêté pour éternuer ; il avait éternué sept fois, c’étaient sept secondes d’avance pour le capitaine et le capitaine avait des jambes de cerf. Aussi maintint-il sa distance, de sorte qu’il pénétrait dans sa tente alors que l’ours, à un bond par seconde, avait encore sept bonds à faire pour y arriver à son tour. C’était autant qu’il en fallait au capitaine Finmatois pour mettre à exécution un plan fort ingénieux qu’il avait conçu en courant.
Une fois dans sa tente, sans perdre un instant, de son couteau ouvert à l’avance il trancha une large ouverture dans la paroi opposée à l’entrée et s’esquiva par cette ouverture juste au moment où l’ours, lancé sur ses pas, faisait irruption sous la toile. Or la corde qui servait à paqueter la tente se trouvant déroulée sur la neige, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le capitaine s’en était saisi et, par une course rapide en circuit, l’enroulait ainsi autour des pattes de derrière de l’ours alors qu’il se dressait pour s’insinuer à son tour dans la fente ouverte par le couteau. Du même coup l’animal debout se trouvait emprisonné dans la toile et avait les pattes suffisamment entravées par la corde pour ne pouvoir ni s’élancer ni se débattre. D’ailleurs chacun sait que les animaux, même les plus féroces, dès lors qu’ils sont privés de la vue, deviennent souples et dociles. Notre capitaine put donc ramener l’ours à son bord tout aussi aisément qu’il eût fait d’un chien en laisse.
Ce magnifique exploit fut fêté par tout l’équipage. Mais Finmatois trouvant la chose toute naturelle, se contentait de consigner simplement sur son livre de bord après les mentions précises de jour et d’heure, de longitude et de latitude : « … en allant reconnaître un cairn, capturé un ours vivant. ». C’est que le capitaine Finmatois n’avait pas seulement un courage à toute épreuve, un imperturbable sang-froid, un esprit remarquablement fertile en expédients : il était aussi et par dessus tout modeste. Et c’est peut-être pour cela que nous devons le plus l’admirer, car il n’est pas de vrai mérite sans la modestie.
Or comme cette qualité-là du moins est à la portée de tous, vu qu’on en peut faire preuve en toutes circonstances, c’est elle que je vous souhaite en terminant, petits lecteurs. Ainsi soit-il.
