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par un beau dimanche

qu’il séchait l’un après l’autre en trinquant avec des personnages imaginaires.

— À ta santé, mon vieux Trompe-la-Mort !… À la tienne, mon vieil Eudore !… Ici, y’a qu’toi et moi qui n’sommes pas des mufles !

Les convives, bien que furieux au fond, faisaient mine de ne pas entendre, faute peut-être de savoir ce que l’étiquette ordonne en semblable circonstance. Ils avaient, du reste, beaucoup d’ouvrage déjà à se garer de Mérance, qui surgissait entre deux chaises, de façon soudaine et effrayante, toujours au moment où l’on ne s’y attendait pas. Elle hissait les plats au bout de ses bras minuscules, sans se soucier des inquiétants mouvements de roulis et de tangage qu’elle imprimait aux flots de sauce grasse, tout occupée à ne pas perdre de vue son balai, qu’elle avait bien dû lâcher pour le quart d’heure, mais qui se campait en bonne place, juste à mi-chemin entre la cuisine et la fenêtre, entre Séraphie et Eudore.

Le docteur Brusy avait commencé par pester, en son for intérieur, contre la morgue de ces petits bourgeois qui croyaient faire preuve de bonne éducation en prenant leur repas aussi silencieusement que des poissons rouges dans un bocal. Puis il s’était déclaré à lui-même qu’il allait rompre le silence. Puis il n’en avait osé rien faire. Puis il s’y décida de nouveau et eût peut-être fini par mettre ce hardi projet à exécution si une cuisse de lapin, trouvée en son assiette, n’était venue aiguiller sa pensée vers un de ses dadas favoris : l’origine commune de tous les êtres organisés. Au lieu de manger tranquillement sa patte de lapin, il se mit à la disséquer, à la tripatouiller, pour y chercher la ressemblance de ses formes ancestrales, les membres des amphibies, puis les nageoires des premiers poissons marins. N’ayant garde, une