Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/189

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qu’il faut montrer au monde, c’est que nous tous, Français, nous tous, peuple et empereur, nous voulons rendre éternel l’état social que nous avons eu tant de peine à fonder.

Puis la voix changée.

— Mais laissons les discussions philosophiques. La parole ne vaut qu’après l’action, la discussion des avocats n’est fertile qu’après la bataille victorieuse. Occupons-nous de réaliser notre rêve.

Et se levant, retrouvant l’autorité souveraine, grâce à laquelle il galvanisait les foules, il s’expliqua, dans la nuit, sous cette tente où trois fidèles seulement étaient rassemblés.

— J’ai onze cents hommes, un bataillon, pour reconquérir la France… C’est peu et c’est trop, car cette conquête doit être pacifique. Aucun coup de feu, aucun cri de douleur, ne doit saluer ma rentrée sur la terre bénie du pays bien-aimé.

— Oh ! s’exclama Drouot.

L’Empereur l’interrompit.

— Cela sera ainsi, Drouot. Si un homme doit mourir de ma tentative, c’est moi qui mourrai, je ne veux pas qu’elle coûte la vie à un seul Français.

Sa voix s’abaissa soudain :

— Je vois clair, dès le pied mis sur la côte française. Le péril est dans la traversée. Des vaisseaux de guerre croisent dans ces parages ; s’ils arrêtent ma flottille, mon projet avorte misérablement. Le grandiose devient ridicule. Si j’étais seul atteint, ce ne serait rien ; mais le rire universel atteindrait la Patrie.

Il secoua la tête, comme si une pensée sombre eût traversé son esprit.

— Non, même dans ce cas, on ne rira pas. La gaieté se glace devant l’hécatombe ; mais notre effort demeurera stérile, et il faut qu’il fructifie… Il le faut !

Ni Drouot, ni les jeunes gens, ne songeaient à interrompre l’Empereur.

La tête penchée maintenant, celui-ci paraissait réfléchir.

Soudain ses paupières se levèrent, ses yeux clairs pesèrent sur ceux de ses auditeurs :

— Nous passerons, si les espions sont hors d’état de prévenir nos ennemis.

— Les espions ! répéta Drouot.

— Campbell, prononcèrent Espérat et Henry.

L’Empereur leur adressa un petit signe approbateur :