Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/192

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— On vous a ordonné de m’empêcher d’entrer ?

— Pas vous spécialement ; mais tout le monde.

— Pourquoi ?

— Ah ! demandez à l’Empereur. C’est lui qui a interdit à ma bonne maîtresse de recevoir aucune visite ! Elle était assez mécontente, allez. Et moi aussi, car les visiteurs donnent souvent la pièce au personnel. J’y perds plus que vous, bien que vous m’appeliez maraud.

Il est impossible de rendre le ton de fine ironie, avec lequel Espérat avait prononcé ce petit discours. Décidément les leçons de Bobèche lui avaient profité, et il jouait en conscience le rôle qu’il s’était donné.

Le colonel réfléchissait. Aux derniers mots de son interlocuteur, il mit la main à sa poche et en tira une guinée qu’il tendit au faux serviteur.

Celui-ci prit la pièce d’or avec une avidité bien jouée et obséquieusement.

— Je remercie humblement Milord. Il me prouve qu’il y a toujours à gagner dans la société des personnes bien élevées.

— Une autre guinée pour vous, mon ami, si vous répondez à mes questions.

Une lueur moqueuse piqua les prunelles de Milhuitcent ; à part lui, il murmura :

— Si je veux répondre ? digne Anglais ; je ne suis ici que pour cela.

Puis il s’exclama à haute voix :

— Une guinée… Ah ! Milord !… Une guinée… Pourvu que vous ne me demandiez pas des choses trop difficiles !

— Rassurez-vous, mon garçon.

— Alors, soyez tranquille ; une guinée encore…, commencez.

Campbell baissa la voix :

— Pourquoi l’Empereur a-t-il donné l’ordre que vous m’avez transmis tout à l’heure ?

— Voilà ce que je craignais, gémit Espérat d’un ton piteux. Est-ce que je sais, moi. Il était en colère, il criait, j’ai entendu de l’antichambre ; le hasard a fait que je fusse tout près de la porte ; il reprochait à ma maîtresse d’être l’amie de Bernadotte.

— De Bernadotte, répéta l’Anglais ?

— Avale la pilule, murmura Milhuitcent pour lui seul, puis élevant le ton : Oui, du roi de Suède, cela n’a rien d’étonnant, puisque Madame est Suédoise.

— Ah ! et quel est son nom ?