Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/257

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Un cri surhumain, un cri démoniaque s’échappa de ses lèvres.

— Lui, en France, alors je sais où trouver Espérat. Merci, maître Denis. Je m’absente. Vous m’attendrez ici… ; et surtout veillez sur Lucile ; elle représente pour vous son poids d’or.

Le soir même, le comte de Rochegaule d’Artin quittait Paris, se dirigeant vers Marseille.

Mais ce qu’il ignorait, c’est que cinq heures auparavant, Abraham Gœterlingue, auquel le petit Jacob avait porté plusieurs feuillets de papier couverts d’écriture, était lui-même sorti de la capitale se dirigeant vers le rendez-vous des Cinquante. C’est par ces feuillets, remis par lui à Espérat et à Marc Vidal, que ceux-ci étaient mis au courant des événements accomplis au logis Villardon. Emporté par l’émotion, Milhuitcent, sans en avoir conscience, avait peu à peu prononcé les syllabes que déchiffraient ses yeux. La lecture s’était achevée à haute voix. Étrange apparaissait le drame. La double vue de l’insensée, divulguant à son frère, à plus de huit cents kilomètres de distance, les événements accomplis sur la côte méditerranéenne, causait à tous les assistants un malaise bizarre.

Haletants, les côtes serrées par l’angoisse, ils attendaient anxieusement qu’Espérat continuât la lecture des notes du petit Jacob. Et nul n’osait faire un geste, de peur de trancher l’invisible communication.

Dans le silence quasi religieux, une voix mâle sonna :

— Espérat ! Je pensais bien vous retrouver ici.

Tous frémirent, ainsi qu’au sortir d’un profond sommeil soudainement troublé.

M. de la Valette était debout devant eux :

— Espérat, reprit le comte sans se douter de l’émoi qu’apportait sa présence, l’Empereur m’a fait prier de vous envoyer auprès de lui de suite.

— L’Empereur ? redit le jeune homme avec un tressaillement.

— Eh bien, questionna M. de la Valette, surpris de l’attitude sombre de ceux qui se trouvaient là, qu’y a-t-il donc ?

Espérât fit un effort et d’une voix calme :

— Rien, Monsieur le comte. Je me rends à l’ordre de Sa Majesté.

— À la bonne heure. Suivez-moi.

Milhuitcent obéit et quitta le bivac. D’un pas ferme, le jeune homme traversa les alignements du campement de la garde, et, en moins de cinq minutes, arriva devant la tente de Napoléon.