Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/309

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— Ne vous occupez donc plus de nous. Nous surveillerons M. de Bourmont, nous forcerons au besoin ses dernières hésitations. Tout cela ne signifie rien, s’il n’est pas entièrement dans notre jeu.

— Pourquoi ?

— Parce que lui seul aura connaissance des ordres de Napoléon, lorsque cet homme néfaste jugera le moment venu d’agir.

D’Artin plaisanta :

— Bon. Un général n’a pas de secrets pour son chef d’état-major.

— Et je le suis, n’est-ce pas ? Vous n’oubliez qu’une chose, Monsieur le comte, c’est que l’usurpateur frappe comme la foudre, qu’avec lui l’ordre et l’action se confondent presque, que, par suite, les minutes sont des heures, des jours, et qu’il importe absolument au succès d’être informé sans retard, par celui-là même qui sera informé des premiers.

D’Artin était redevenu sérieux.

Il comprenait la portée de ce que disait son interlocuteur. Il inclina le front, puis lentement.

— Consentiriez-vous à m’escorter à travers les lignes françaises ?

— Vous êtes bien connu.

— Déguisé… en paysan ?

— Comme cela, oui.

— Alors je verrai de Bourmont cette nuit même.

Un soupir de soulagement s’échappa de la poitrine des assistants.

Le chef d’état-major traduisit la satisfaction générale par ces mots :

— Et bien vous ferez.

— Oh ! oh ! de quel ton vous me dites cela.

Clouet promena autour de lui un regard défiant, hésita pendant la durée d’un éclair, et se décidant enfin avec la rudesse de celui qui avoue une faiblesse dont il a honte.

— C’est le ton d’un homme qui a peur.

— Peur ? railla le comte.

— Peur, répétèrent les auditeurs avec un certain malaise.

— Oui, peur, peur d’échouer, peur d’être prévenu par Napoléon, Oh ! ne riez pas. Il a la promptitude de l’ouragan. Il sera à vingt lieues d’ici peut-être, avant que nous ayons soupçonné son projet, et alors, il sera trop tard.

La gaieté, du comte s’était évanouie. Tout pâle, il demanda :

— Vous pensez donc que l’heure est proche ?

— Oui.

— Qu’est-ce qui vous le fait croire ?