Page:James Henry - L Eleve.djvu/10

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faible et incolore et — de toute évidence — lamentablement provisoire.

Cependant, la première fois qu’il les désigna ainsi, il éprouva un élan de joie (quoique professeur il y avait encore de l’empirisme dans sa méthode) provoqué par la pensée que vivre avec eux serait vraiment voir la vie. Il trouvait une raison de le croire dans leur bizarrerie sociale, leur babillage polyglotte, leur gaîté et leur bonne humeur, leurs musardises sans fin (ils étaient toujours en train de se lever mais n’en finissaient jamais, et Pemberton avait une fois trouvé Mr Moreen se faisant la barbe dans le salon), leur français, leur italien et leur faconde étrangère où se glissaient çà et là des tranches froides et coriaces d’américain. Ils vivaient de macaroni et de café — tous deux préparés dans la perfection — mais ils avaient des recettes pour cent autres plats. Ils débordaient de musique et de chansons, toujours fredonnant, reprenant le refrain les uns des autres, et possédaient une sorte de connaissance professionnelle des villes continentales. Ils parlaient des bons endroits comme s’ils eussent été des pickpockets ou des musiciens ambulants. À Nice, ils avaient une villa, une voiture, un piano, un banjo. Ils allaient aux soirées officielles et étaient comme un calendrier vivant des jours de réception de leurs amis. Pemberton les avait vus, souffrants, se lever pour s’y rendre et la semaine semblait s’agrandir démesurément quand Mrs Moreen en parlait avec Paula et Amy. Leur teinture des choses apparut tout d’abord à leur nouvel hôte comme une culture éblouissante ou presque. Mrs Moreen, à une époque antérieure, avait traduit quelque chose d’un auteur dont Pemberton n’avait jamais entendu parler, ce qui le fit se sentir borné. Ils savaient imiter le vénitien et chanter en napolitain et, quand ils voulaient se dire quelque chose de très secret, ils communiquaient ensemble par un ingénieux dialecte qui leur était propre, une sorte de chiffre parlé élastique. Pemberton prit d’abord cela pour le patois d’une de leurs langues, mais il finit par se l’assimiler plus facilement qu’un véritable patois espagnol ou allemand.

— C’est la langue de la famille, de l’Ultra Moreen, — lui expliqua Moreen assez drôlement.

Mais l’enfant condescendait rarement à s’en servir lui-même,