Page:Jaurès - Histoire socialiste, III.djvu/94

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de l’ambition, à toutes les fureurs de l’anarchie. Je vois s’élever un fantôme qui, proscrivant la royauté, parlant sans cesse de peuple, proscrira à son tour le règne du bonheur et de l’égalité, ne connaîtra que les vengeances ; et alors ce peuple nous appellera vainement à son secours ; nous n’aurons plus qu’à pleurer avec lui. (Vifs applaudissements.)

« Ils se trompent cependant ceux qui espèrent arriver à ce comble de malheur pour la France. Si Paris devenait la proie de ces hommes, plus barbares, plus criminels et surtout plus lâches que les ennemis qui infectent nos campagnes frontières et égorgent leurs paisibles cultivateurs, avec leurs épouses et leurs enfants ; si ces méprisables calomniateurs devenaient par notre aveuglement et notre faiblesse des dominateurs féroces, croyez le, Messieurs, ces citoyens généreux du Midi qui ont juré de maintenir la liberté et l’égalité dans leur pays viendraient au secours de la capitale opprimée. (Vifs applaudissements.)

« Il existe en effet, dans mon pays, dans les départements méridionaux, des Français que la liberté enflamme. Je parle des Marseillais, de ces généreux patriotes qui, lorsqu’ils ont su que la Cour allait perdre la patrie, sont accourus à Paris pour demander l’abolition de la royauté, et qui nous ont donné le 10 Août un si bel exemple de leur courage. (Applaudissements.) Eh ! bien ! Messieurs, ils ont confiance en leurs députés, et si par malheur, une fois la liberté vaincue, ils étaient, forcés de rétrograder, sans pouvoir porter contre les nouveaux tyrans la haine, la soif de vengeance et de mort, je n’ai pas de doute qu’ils n’ouvrissent dans leurs foyers impénétrables un asile sacré aux malheureux qui pourraient échapper à la hache des Sylla français. (Double salve d’applaudissements.)

« Je termine par une leçon à ces agitateurs pervers dont le but secret n’est que de se faire nommer à la Convention nationale (Applaudissements.) Je leur dirai : Vous pouvez égarer le peuple et le porter contre l’Assemblée nationale, mais prenez garde à vous ; vous aspirez à remplacer ces représentants du peuple ; croyez que demain il s’élèvera d’autres intrigants qui vous culbuteront à votre tour, et vous rendront avec usure tout le mal que vous aurez fait à vos prédécesseurs. (Vifs applaudissements.) Des intrigants, des rebelles, désolent notre patrie ; les Prussiens les payent peut-être pour tout désorganiser (Applaudissements) et quand ils nous auront fait égorger mutuellement, ils prendront nos femmes, nos enfants, nos vieillards ; ils les chargeront de fers et pilleront nos propriétés : Ah ! Messieurs, prévenons ces désastres, réprimons ces forfaits, maintenons notre dignité et passons à l’ordre du jour. »

L’Assemblée et une partie des tribunes acclamèrent Cambon. Quelle virulence ! Pour la première fois on sent dans la parole des hommes de la Révolution le tressaillement de l’intérêt personnel de conservation. Le vent des « haches de Sylla » a passé près de leur front. Et comme de tristes fantômes