Page:Jaurès - Histoire socialiste, IV.djvu/90

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.

par la ruse, voit dans l’ordre adopté une habileté de procédure de la Montagne. Il dit, en parlant de l’appel au peuple :

« C’était encore une habileté de la Montagne d’avoir fait passer cette question avant celle de la peine ; beaucoup de votants pouvaient dès lors croire leur conscience en repos. Beaucoup de Girondins donnèrent dans le piège. »

Ô sage historien, si bienveillant pour la Révolution, comme vous avez mal lu le procès-verbal des débats ! L’ordre proposé par Boyer-Fonfrède, un Girondin, et qui fut adopté par la Convention, est le résultat d’une transaction entre deux tendances extrêmes. Les Girondins les plus exaltés, comme Louvet, demandaient que la question de l’appel au peuple fût posée la première. Guadet soutint fortement cette opinion, et Barère la combattit. Un moment il y eut doute. Les Girondins attachaient un grand prix à ce que la question fût posée d’abord. Si la Convention commençait à proclamer la culpabilité, elle faisait déjà acte de juge. Elle engageait directement sa responsabilité, et comme, à ce moment, nul ne saurait si l’appel au peuple serait adopté ou rejeté, cette responsabilité était engagée à fond. Dès lors, la Convention penserait-elle qu’il valait la peine de décider l’appel au peuple ? Au contraire, si la question de l’appel au peuple était posée la première, le droit de la « souveraineté nationale » apparaissait au premier plan. C’est pourquoi Barère, opposé à l’appel au peuple, proposait de ne l’inscrire qu’en seconde ligne dans l’ordre des questions. Finalement, la question de la culpabilité fut mise ensuite, et sur ce point, on pourrait dire qu’il y a eu échec de la Gironde, des appelants, et victoire de procédure de la Montagne.

Mais quant à l’ordre des deux dernières questions, où M. Dareste voit une habileté de la Montagne, c’est au contraire une défaite de la Montagne. Elle aurait voulu qu’après avoir statué sur la culpabilité, la Convention statuât immédiatement sur la peine et que l’appel au peuple fût rejeté à la fin. Elle obligeait ainsi la Convention à s’engager à fond sur la question de la peine, et elle rendait ainsi plus improbable l’adoption ultérieure de l’appel au peuple. Et elle ne perdait aucune chance de faire voter la mort, car les hésitants pouvaient se dire : Je voterai la mort, mais j’atténuerai mon vote en votant ensuite l’appel au peuple. Au contraire, si l’appel au peuple avait été rejeté d’abord, ils pouvaient se refuser à une sentence de mort qui était alors, et certainement, définitive. En tout cas, quelles que fussent les spéculations, bien conjecturales d’ailleurs, sur les suites que pouvait avoir tel ou tel ordre, il est certain que c’est malgré la Montagne que le vote sur l’appel au peuple fut inscrit avant le vote sur la peine.

L’appel nominal (il se faisait par département) commença le mardi 15 janvier, vers midi. Chaque député avait le droit de motiver sommairement son vote. Il y avait 749 membres de la Convention. 671 déclarèrent Louis coupable purement et simplement. Aucun ne dit non. Mais il y avait des ma-