Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/136

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le but même de la question de Du Paty avait été de provoquer cette fausse déduction. Seul, un visage de cire serait, sous l’outrage, resté impassible. Une rougeur, ou quelque pâleur, devait monter à cette face humaine, au front de cet officier offensé. Pourquoi ce marquis cherche-t-il à l’humilier devant ces curieux ? Qu’est-ce que cette lettre ? et ce ton de menace ? et ces yeux furibonds ? et tout ce mystère ?

Le coup avait manqué. Toute l’émotion de Dreyfus avait consisté à arrondir le tracé d’une seule ligne[1]. N’ayant aucun soupçon, et n’en pouvant avoir, il n’avait pu s’expliquer l’âpre interrogation que par cette hypothèse : Du Paty trouvait qu’il écrivait mal. Il avait froid aux doigts ; il le dit simplement.

Dreyfus attend la suite de la dictée. « Faites attention, lui dit violemment Du Paty, c’est grave ! » Grave ? pourquoi ? La grossièreté du procédé surprend Dreyfus, mais il se tait. Du Paty dicte :


… il s’est comporté aux manœuvres :
2° Une note sur les troupes de couverture ;
3° Une note sur Madagascar.


Dreyfus écrit, et très droit, de son écriture la plus ferme. Du Paty, lui-même, convient de ce calme de Dreyfus : « Il avait repris tout son sang-froid ; il était inutile de poursuivre l’expérience[2]. »

Alors, l’épreuve ayant tourné contre son inventeur. Du Paty se lève tout à coup, pose sa main sur l’épaule de Dreyfus, et, d’une voix tonnante : « Capitaine Dreyfus ! au nom de la loi, je vous arrête ; vous êtes accusé du crime de haute trahison ! »

  1. Rennes, I, 377 Picquart : « Ce qui m’étonne, c’est qu’il ait repris aussi vite son sang-froid. »
  2. Rapport de Du Paty.