Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/168

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avait demandé au capitaine Besse communication de la liste des quais militaires ; il se disait envoyé par un officier supérieur du 3e bureau dont Besse ne pouvait préciser le nom[1]. Il avait causé avec le commandant Jeannel du manuel d’artillerie. Il avait surpris une conversation du commandant d’Astorg et du capitaine Roy, au sujet de ce même manuel.

Il fallait autre chose pour corser le dossier ; Henry encore y pourvut.

Un problème, depuis le début, se posait à tous : Dreyfus est le traître, mais pourquoi a-t-il trahi ?

Sandherr résolvait la question très simplement : « Parce qu’il est juif ». Ce chef du bureau des renseignements était un fanatique exaspéré, peut-être sincère. Son père, protestant qui s’était fait catholique, avait été, à Mulhouse, en 1870, le chef des bandes qui parcouraient les rues en criant : « À bas les Prussiens de l’intérieur ! » — les protestants et les juifs. Le fils avait hérité de ces haines. L’été précédent, dans les Vosges, il avait assisté à la remise d’un drapeau à un bataillon de chasseurs. La cérémonie avait ému aux larmes un juif alsacien. Sandherr se retourna vers ses voisins : « Je me méfie de ces larmes ? — Pourquoi ? — Je me méfie de tous les juifs[2]. »

Bien que partagée par beaucoup, cette méfiance n’était pas encore avouable devant la justice. Il eût pu se trouver, parmi les juges, un officier qui ne se fût pas contenté de cette raison.

Une autre explication du crime eût été plus plau-

  1. C’était le commandant Mercier-Milon, qui reconnut l’exactitude du fait. (Cass., II, 50.)
  2. Procès Zola, II, 178, Auguste Lalance, ancien député protestataire de Mulhouse, d’après le récit d’un témoin auriculaire, M. Schwartz.